Confession d’un joueur

Il y a deux décennies, j’ai écrit ce petit texte sur un footballeur, Diego Maradona. Ceux qui ne pensent rien du sport trouveront ici deux références littéraires : la première lie ce texte à Homère et prend date de l’intrusion du Moi dans le récit et l’autre à Joyce pour le monologue qui ne cesse de questionner l’existence.

J’ai accepté l’inacceptable : je suis devenu adulte.

Ainsi a commencé mon expulsion du présent.

Octavio Paz

Les Napolitains sont aujourd’hui une grande tribu…

qui a décidé de s’éteindre, rejetant le nouveau pouvoir,

c’est-à-dire ce que nous appelons l’histoire, ou la

modernité… C’est un refus, issu du cœur de la

collectivité (on connaît les suicides collectifs

chez des troupeaux d’animaux) ; une négation fatale

contre laquelle il n’y a rien à faire. Elle provoque

une profonde mélancolie, comme toutes les tragédies

qui s’accomplissent lentement ; mais aussi, une profonde

consolation, parce que ce refus, cette négation de

l’histoire sont justes, sont  sacro-saints.

Pier Paolo Pasolini

Ardeur ardeur mon cœur je n’ai jamais été fait pour l’introspection ce que je voulais c’était aller toujours de l’avant dans la nuit dans la fête de la nuit et dans la jouissance du dimanche lorsque le stade San Paolo vibrait que les Napolitains s’époumonaient j’aurais pu entendre leurs cris au fond d’une grotte si on m’avait enfermé tout au fond du Vésuve leurs cris auraient fait s’écrouler le majestueux le grand l’impossible Vésuve lui qui s’était tu parce que quand je suis arrivé ici je suis arrivé par les airs et déjà oui déjà j’ai su j’ai dit Ardeur mon cœur et là ils étaient soixante-dix milles à m’attendre et là je l’ai vu il est devenu vert de rage personne ne lui avait jamais infligé un tel camouflet personne ne s’était moqué de lui en public de cette manière personne n’avait posé le pied près de lui et dit maintenant tu n’es plus la seule merveille de ces lieux alors j’ai dit je bâtis à partir d’aujourd’hui mon empire à cet endroit et les soixante-dix mille Napolitains qui remplissaient le stade San Paolo ont dit

ici il va bâtir son empire et nous serons cet empire

jamais ils n’avaient dit ça jamais ils ne s’étaient cru si forts jamais ils n’avaient affronté le Nord et son orgueil son argent son industrialisation sa morgue et ils le disaient le criaient le répétaient à l’envie ils savaient qu’ils pouvaient y croire qu’un rêve se réalisait et moi je suis arrivé par les airs je croyais que c’était l’ibérique qui était fait pour moi mais là-bas ils ne m’avaient pas cru oh que non ils ne m’avaient pas cru j’aime les Ibères je parle leur langue j’y ai joué en pays dominé comment l’esclave pourrait-il devenir le maître de l’exploiteur je me suis posé la question oh pas longtemps parce que je poussais mon cœur j’avais échoué chez les Ibères mais là-bas j’étais chez les riches j’étais chez les Catalans ils ont des millions et des millions de pesetas je n’avais pas de cause à défendre ils croyaient tout avoir que pouvais-je leur donner que pouvais-je leur offrir on ne peut offrir que l’esprit les Catalans croyaient qu’ils pouvaient l’acheter moi je m’en servais comme étendard l’esprit c’est quelque chose non ce n’est pas une signature au bas d’un contrat ce n’est pas la poudre aux yeux c’est un poème ça ne vaut rien mais aucun milliardaire ne peut se le payer eh bien c’est ça quand j’ai décollé de Barcelone quand j’ai tourné le dos à Nuñez et à tous ses dollars et ses pesetas je me suis dit Ardeur mon cœur là-bas tu bâtiras ton empire et jusqu’à la fin des temps on t’adoreras pour ce que tu as accompli aux pieds du Vésuve dans la cité parthénopéenne alors je suis parti le cœur léger et dans l’hélicoptère je me suis rappelé cette promesse que m’avait faite un joueur adverse alors que je venais de perdre cinq buts à zéro ô mon Dieu je me souviens de ce jour comme si c’était hier il est venu près de moi à la fin du match et il m’a dit

ne t’inquiète pas un jour tu seras le plus grand joueur qu’on ait jamais vu sur un terrain

évidemment à cette époque je ne savais rien ça m’avait fait plaisir bien sûr mais j’avais perdu et je ne le voulais plus plus jamais il avait une tête de plus que moi et il m’avait dit tu seras le plus grand joueur qu’on ait jamais vu alors moi j’étais rentré à Villa Fiorito et dona Tota mamita celle sans qui tout cela ne serait pas arrivé eh bien dona Tota m’a regardé tout crasseux plein de boue et de pleurs dans les yeux et je lui ai dit ce que m’avait dit l’autre garçon et elle m’a dit ça vraiment il n’y a que sa mère pour dire quelque chose comme ça et qu’on puisse y croire elle m’a dit c’est vrai un jour tu seras le plus grand joueur du monde alors elle a posé sa main sur ma joue a enlevé un peu de terre qui devait lui paraître en trop sur mon visage qui en était tout maquillé et elle m’a dit Pelusa (elle m’appelait toujours ainsi à cause de ma touffe de cheveux frisés Pelusa tu vas t’entraîner et devenir le plus grand joueur que la terre ait connu eh bien moi le croirez-vous eh bien moi je l’ai crue et c’est pour ça que je dis Ardeur mon cœur car je sens que les soixante-dix mille Napolitains rassemblés dans ce stade San Paolo le croient aussi

et je veux que le monde le croie

Jusqu’à Barcelone tout avait été très vite et très facilement mais après mon départ de Catalogne j’ai eu un peu de temps pour me rendre compte que la voie qui paraissait toute tracée devant moi depuis depuis je ne me rappelle plus disons depuis toujours connaîtrait quelques difficultés que je n’avais pas prévues tout ça parce que depuis que je marchais je suivais un ballon au début c’était une petite pelote de chiffons attachés entre eux après j’ai eu mon premier ballon il n’était rien qu’à moi j’avais trois ans je dormais toute la nuit avec je traçais des arabesques en rêve des dribbles inarrêtables des buts incroyables tout a été si vite je m’en souviens comme si c’était hier tous mes amis de Villa Fiorito ce bidonville triste et gris à la périphérie de Buenos Aires mais rien n’était triste et gris pour moi je prenais le ballon et je jouais avec je jonglais à perdre haleine quand j’ai eu neuf ans oui je m’en souviens j’ai eu neuf ans et un homme est passé devant notre maison il a dit combien de jonglages tu peux faire sans que la balle ne touche terre je l’ai regardé et je lui ai dit qu’il n’y avait pas de limite que c’était lui qui fixait les limites alors il m’a proposé de jongler à la mi-temps des matches de l’équipe locale j’ai couru jusqu’à dona Tota car c’était maman qui décidait et elle a dit d’accord tu veux montrer ce que tu sais faire elle savait bien dona Tota que ce que je voulais plus que tout c’était toucher caresser ce ballon dont je ne pouvais me détacher alors elle a dit d’accord et le dimanche suivant je me suis avancé sur le terrain il y avait des milliers de gens qui suivaient les exploits de leur équipe moi je n’étais qu’un petit garçon de neuf ans nous n’étions pas encore entré dans les années soixante-dix et mon équipe s’appelait Los Cebollitas? je m’en souviens comme si c’était hier oh je sais bien que cela paraîtra bête à certains mais qui d’autre que moi a été autant aimé et autant détesté quoi que j’ai fait il y a toujours eu des gens pour me prendre en grippe pour ne rien comprendre à mes actes les plus simples mais moi oh s’ils savaient tous ces gens s’ils pouvaient avoir conscience de ça que pour moi rien n’est plus important que le jeu le jeu de ballon le football évidemment ils parleront de mon univers saturé par la balle mais moi si je les regarde dans les yeux c’est eux qui baissent les yeux c’est eux qui ont tort de me juger et je suis sûr qu’ils le savent car comment dire je suis sûr qu’ils le ressentent que je n’ai pas mérité à ce point leur haine que cette haine n’existe que parce qu’ils sont jaloux jaloux il n’y a rien d’autre à dire eh bien moi je dis qu’ils n’ont pas de raison d’être jaloux car ils ne se rendent pas compte de ce que c’est que de naître dans cette petite maison de Villa Fiorito dans un quartier aussi pauvre et ils n’imaginent pas ce que c’est que de grandir dans une si petite maison grande comme une salle de bain avec deux frères et cinq sœurs ils ne le savent pas oh non ils n’en ont aucune idée ceux qui jugent sont ceux qui n’ont jamais connu la pauvreté alors moi je vois les yeux de cet homme un homme grand et bien habillé je vois ces yeux je l’avais déjà vu passer dans la rue et s’arrêter pour me regarder je lève la tête et il me dit ça te plairait de montrer ce que tu sais faire alors moi je dis après avoir demandé à dona Tota mais bien sûr et il me dit comment tu t’appelles et je lui dis Diego el Niño de Oro? j’avais envie de rajouter rappelez-vous de ce nom mais j’ai vu dans ses yeux que ce n’était pas la peine qu’il s’en souvenait déjà qu’il s’en souviendrait toujours alors le dimanche suivant il est venu nous chercher dona Tota papa Diego et mes frères et mes sœurs il a payé le bus à tout le monde et on est allés au stade là il a installé ma famille dans les tribunes et moi il m’a fait prendre un passage souterrain j’ai croisé des joueurs et des entraîneurs ils avaient tous de beaux équipements il m’a donné des chaussures neuves un maillot et un short et il m’a dit c’est à toi Pelusa c’est dona Tota qui lui a dit comment elle m’appelait mon surnom et il m’a poussé dans le dos moi je portais mon ballon un ballon tout neuf qu’il m’avait donné sous le bras je me suis avancé et j’ai senti la foule des milliers de gens qui ne comprenaient pas moi non plus je ne comprenais pas tout des milliers de gens qui riaient et plaisantaient ou étaient tristes à la mi-temps parce que leur équipe gagnait ou perdait des milliers de gens qui normalement attendent impatiemment que la mi-temps finisse pour voir leur équipe en découdre eh bien ces milliers de braves Argentins ont vu une petite forme apparaître sur le terrain vide le terrain n’était qu’à moi je n’avais pas à le partager avec les joueurs de mon équipe je n’avais pas à le partager avec les joueurs adverses je n’avais pas à le partager avec les arbitres j’avais juste quelques minutes pour montrer ce que je savais faire et j’ai entendu le speaker dire voici el Niño de Oro le roi du jonglage et j’ai posé le ballon et le speaker finissait sa phrase que je me suis dit ils ne retiennent pas mon nom ils l’ont juste entendu ils l’ont oublié je me suis dit il faut qu’ils disent mon nom il faut qu’ils s’en souviennent et j’ai posé le ballon et je l’ai relevé de mon pied gauche et j’ai jonglé presque un millier de fois s’ils m’avaient laissé faire j’aurai jonglé pour chaque spectateur mais la mi-temps était finie alors j’ai pris mon ballon et je suis rentré aux vestiaires quand j’ai quitté la pelouse j’ai cherché dona Tota mais je ne l’ai pas trouvée il y avait trop de monde et j’ai vu les joueurs des équipes qui attendaient sur le bord du terrain en me regardant et j’ai su qu’ils commençaient tous à dire mon nom c’est là que j’ai su et j’étais heureux car ils étaient heureux c’était l’époque où je rêvais d’être une idole comme Rojitas la star de Boca Juniors ou Pavoni je rêvais mais sûrement pas d’arriver si haut mais je crois que les gens qui étaient présents savaient eux que j’irai plus haut et l’homme qui m’avait demandé de venir aussi il le savait il m’a pris par la main et il m’a proposé de revenir le dimanche suivant j’ai failli dire oui tout de suite et je me suis souvenu que je devais demander à dona Tota car sans mamita tout ça n’était pas possible il fallait son autorisation mais dona Tota elle voulait tout pour son fils elle voulait qu’il ait ce qu’il y avait de mieux et encore ce n’était pas suffisant enfin elle a dit oui un oui ferme à l’homme qui répétait mon nom comme si c’était celui d’une sainte catholique il répétait mon nom et j’avais l’impression d’un murmure qui allait en s’amplifiant Tota mais aussi papa Diego qu’on surnommait Chitoro m’ont toujours protégé j’ai toujours voulu les avoir près de moi et j’ai toujours voulu les protéger quand j’en ai eu les moyens que eux aussi aient ce qu’il y avait de mieux comme mes frères et sœurs comme ma femme Claudia comme tous mes amis mes nombreux amis ceux pour qui je n’aurais jamais failli je leur suis toujours fidèle alors que toujours je lisais dans la presse les mêmes allégations au sujet de mon clan mais ils ne comprennent rien tous ces journalistes ils n’ont jamais rien compris le clan comme ils l’appelaient ce n’était rien d’autre que ma famille et mes amis et moi je ne suis heureux qu’avec les gens que j’aime autour de moi et qu’est-ce qu’ils espéraient ces journalistes je vous le demande moi qu’est-ce qu’ils espéraient sinon nous souder un peu plus à chacune de leurs attaques mais ils avaient tort parce que malgré ces milliards que je gagnais je ne changeais pas et mes relations avec mes amis ne changeaient pas non plus les journalistes ils avaient tort même s’ils avaient raison ils avaient tort parce qu’avec mes amis nous étions de la même étoffe je les ai presque tous connus à Villa Fiorito nous avons fait les mêmes bêtises ensemble alors quand j’ai un moment je pense à eux ou je me rapproche d’eux car il ne faut pas oublier d’où l’on vient cette tribu c’était mon refuge qui n’a jamais connu l’exil ne peut pas comprendre parce que l’exil c’est dur et c’est long comme un hiver sans fin ma tribu elle m’a protégé de l’adulation excessive dont j’ai été victime en fait je vois bien maintenant la seule peur que j’ai jamais eu mais alors c’est une peur qui est en moi qui fait partie de moi c’est la peur d’être seul on peut être acclamé par des dizaines de milliers de personnes on peut être adulé par des millions de gamins on est seul le soir après le match quand on rentre chez soi alors moi je ne voulais pas être seul je voulais être à Villa Fiorito comme au début quand l’homme est venu et qu’il m’a demandé tu veux montrer au monde ce que tu sais faire je voulais être avec ma famille pouvoir déguster un asado? et me réfugier me blottir dans les bras de dona Tota et l’embrasser il fallait faire front contre la nostalgie et respecter d’où l’on vient on peut me le reprocher mais celui qui ne le comprend pas n’a pas de cœur oh combien de journalistes ont un cœur on pourra toujours dire ce que l’on veut mais je fais partie des gens de gente et je me battrai toujours pour eux je me souviens que bien des années plus tard Marciano Grondona qui est une star de la télé argentine et une célèbre sociologue avait dit à mon sujet

le monde extérieur se divise en une minorité de quelques politiciens journalistes et dirigeants qui veulent l’utiliser et les gens lui il sent qu’il fait partie des gens

et les gens ce n’est pas ce satané Nuñez à cause de qui j’ai perdu deux ans à Barcelone ô mon Dieu quelle expérience que ces deux années à Barcelone je suis vraiment heureux de m’en être sorti c’est ça de m’en être sorti comme on sort du tunnel ou d’une grotte où j’aurais été retenu contre mon gré ce n’est pas Barcelone ou les Catalans qui sont en cause ils m’ont donné beaucoup et je regrette de ne leur avoir rendu que quelques bribes il faut croire que l’Espagne et spécialement Barcelone n’étaient pas faites pour moi comment dire quand les ondes sont négatives il ne faut pas insister c’est ça il ne faut pas insister il faut déguerpir au plus vite taïaut taïaut je crois qu’on peut dire que j’ai fui Barcelone Nunez et son compère Gaspard ah mon Dieu le président du football club de Barcelone et son adjoint qu’est-ce qu’ils m’en ont fait voir ces deux-là même si c’est vrai je le reconnais qui a dit enfin mais oui je le reconnais ce transfert à Barcelone a failli me faire perdre la tête je vois encore la tête de Francisco le réceptionniste de l’Avenida palace où j’ai logé en arrivant je me souviens quand il nous a vu arriver moi et ma tribu dans le hall marbré de son luxueux hôtel il n’avait jamais vu ça j’étais pire qu’une rock star j’avais la tête chavirée prise dans un étau je n’étais bien que sur le terrain j’avais juste 21 ans je venais de Villa Fiorito et je ne connaissais pas les bonnes manières ah c’est sûr que je les ai fait tourner en bourrique mais moi il faut bien qu’ils comprennent tous ces beaux messieurs ah oui ça il faut bien qu’ils comprennent quelque chose c’est que le luxe moi je lui riais au nez la richesse je la giflais je la giflais en étant encore plus opulent qu’elle c’était une rivalité c’est ça qu’il faut comprendre la richesse est insolente pour un gamin de Villa Fiorito alors je devais être encore plus insolent qu’elle me l’approprier elle n’avait jamais existé que pour moi pour que je m’en serve et que je l’utilise nous étions l’été 1982 et ah oui j’aurai dû me douter que Barcelone n’était pas pour moi ma jeune et précoce réputation venait de subir sa première estocade je venais de jouer la coupe du monde avec l’Argentine et oh tout cela était trop lourd pour moi où était passé l’amusement des terrains de Villa Fiorito les parties effrénées avec les Cebollitas que je n’oublierai jamais avec Argentinos Junior où l’on passait son temps à essayer de ne pas descendre en seconde division c’est peut-être là que j’ai fait le plus d’exploits mon Dieu le nombre d’exploits que j’ai accompli sous ce maillot rouge et puis après il y a eu Boca Junior le plus grand club argentin et le titre de champion le premier non le deuxième titre avant il y avait eu le magnifique championnat du monde junior au Japon ô mon Dieu comme tout cela peut paraître loin alors que je vole au-dessus de la méditerranée pour rejoindre Naples tout est si loin et le jeu que reste-t-il du jeu un jour Luis-César Menotti qui m’a sélectionné la première fois pour jouer avec l’Argentine j’avais 16 ans mon Dieu comme tout cela est loin j’avais 16 ans et je portais le maillot bleu et blanc de la sélection argentine moi el Nino de Oro rien de plus normal pensais-je alors rien de plus normal tout avait été si vite un an plus tôt j’avais joué ma première partie en première division argentine j’étais le Mozart du football j’étais Rimbaud j’étais Dieu et Dieu n’aime pas que ceux qu’il élit se croient plus forts que lui c’est ça qu’il a voulu me faire comprendre peut-être et puis il y a eu cette fracture la première peut-être la plus dure à supporter quand Menotti m’a appelé Menotti on l’appelle el flaco? parce qu’il est grand et long comme un cigare Menotti m’appelle et me dit

Nino tu as 17 ans tu as devant toi une longue carrière tu es un joueur prodigieux et tu joueras beaucoup d’autres Coupes du monde

il avait raison bien sûr le temps lui a donné raison il avait raison mais il avait tort je garde une éternelle déchirure une plaie jamais cicatrisée d’avoir dû quitter la préparation de l’équipe et d’avoir vécu cette Coupe du monde ce mundial 1978 notre mundial en spectateur devant la télévision que je venais d’acheter à Tota et au stade pour la finale j’avais préparé mes papellitos ces petits papiers où nous autres Argentins nous écrivons des mots d’amour pour les joueurs et que nous balançons du haut des gradins j’ai été triste c’était la deuxième fois que je pleurais à cause du football la première c’était d’avoir perdu avec les Cebollitas quand ce jeune garçon était venu me dire qu’un jour je serai le plus grand joueur du monde j’ai pleuré et j’ai repensé à cet autre jour il y avait plusieurs mois que je jonglais à la mi-temps des matches et une équipe de télé était venue me filmer le journaliste est venu près de moi il est venu tout près de moi avec son grand micro il m’a demandé

dis-moi petit prodige est-ce que tu as un rêve

je lui ai répondu j’en ai deux le premier c’est de jouer la Coupe du monde le second c’est de la gagner il était resté bouche bée le journaliste mais lui aussi il se souviendrait de mon nom j’ai deux rêves jouer la coupe du monde et la gagner il me faudra deux Coupes du monde pour réaliser ces rêves des rêves j’en ai encore d’autres et j’en ferai d’autres ma tête est toujours pleine de rêves ah comme j’aurais aimé jouer aux côtés de Kempes et Luque je n’ai pas réussi à en vouloir à Menotti il avait fait gagner mon pays c’était la première Coupe de monde que l’on gagnait et on respirait mieux dans les rues de Buenos Aires malgré la junte militaire et le colonel Videla qui nous tenait dans sa main de fer ça nous a donné un peu d’air à nous autres Argentins ça nous a donné de l’oxygène et on était très fiers d’avoir gagné ce titre mais moi je restais sur ma faim alors Menotti qui m’aimait comme un fils je le sais maintenant je l’ai toujours su Menotti m’aimait comme un fils et il m’a offert un écrin et un auditoire et il m’a dit maintenant montre ce que tu sais faire c’était à Tokyo l’année suivante cette équipe de moins de 21 ans c’est de loin la meilleure équipe dans laquelle j’ai jamais joué elle était extraordinaire nous sommes arrivés au Japon avec l’idée fixe de faire aussi bien que nos aînés un an plus tôt et quel récital nous avons donné six matches pour six victoires 20 buts à notre avantage et 2 contre j’ai été sacré meilleur joueur et Ramon Diaz meilleur buteur juste devant moi la meilleure équipe dans laquelle j’ai jamais joué et de très loin Gabriel Calderon Carabelli Ramon Diaz je me souviens de tous les joueurs qui la composaient quelle équipe Tokyo fut vraiment l’accomplissement d’un rêve mais je voyais déjà d’autres challenges se présenter devant moi après je suis allé jouer à Boca Junior plusieurs fois j’ai fait chavirer la Bombonera notre stade mythique c’était soixante mille supporters qui criaient mon nom et chantaient à l’unisson Diego Diego rien que de m’en souvenir j’en ai des frissons dans le dos qui n’a pas connu cela ne peut comprendre ce que l’on ressent quand on marque un but et que le stade chavire la communion qui s’instaure alors entre le joueur et le public j’avais vingt ans et j’étais l’idole d’un pays j’avais vingt ans et j’étais le centre du monde puisque pour moi le centre du monde était un ballon soixante mille spectateurs qui scandent votre nom voilà qui peut faire perdre la tête à n’importe qui sans parler des milliers d’autres devant leur télévision sans parler des articles m’appelant le nouveau Pelé sans parler des milliers de dollars qui nous avaient permis de quitter Villa Fiorito et de vivre mes frères et sœurs et dona Tota et don Diego et moi dans un appartement qui paraissait si cossu comparé à Villa Fiorito et comme j’aime être entouré de ceux que j’aime oh oui j’aime être près de ceux que j’aime eh bien j’avais offert des appartements aux amis de don Diego qui vivaient encore à Esquina un autre faubourg pauvre de Buenos Aires et notamment Rodolfo Gonzalez ce jeune sourd-muet qui restait des heures à me regarder tripoter la balle tous ces gens oui des gens pas des puissants des gens comme moi sauf que moi j’avais le don du football que grâce à lui je gagnais beaucoup d’argent et qu’ainsi je faisais plaisir à ceux que j’aime Tota disait toujours quand on a de l’argent on en fait profiter la famille alors moi c’est ce que je fais et je faisais bien de toute façon personne ne peut me dire ce que je dois faire et puis ma famille mes amis c’est eux qui m’ont entouré le jour où Menotti m’a dit Nino tu as 17 ans tu as devant toi une longue carrière tu es un joueur prodigieux et tu joueras beaucoup d’autres coupes du monde et ça je leur en suis reconnaissant parce que sans eux je n’aurai pas tenu j’ai tellement pleuré j’ai tellement voulu ma revanche alors quand le Japon est arrivé quand j’ai gagné la coupe du monde junior ce n’était pas une revanche non non ce n’était pas une revanche lorsque j’ai illuminé le stade que toutes les télés du monde entier se sont mises à prononcer mon nom toutes ont dit Diego oui c’est ça toutes ont dit comme une prière Diego alors j’ai dit c’est moi je suis le Niño je suis Pelusa je suis Diego et même moi à cet instant j’ai ressenti la joie que je donnais aux autres et alors les mots de Menotti sont revenus Nino tu as 17 ans tu as devant toi une longue carrière tu es un joueur prodigieux et tu joueras beaucoup d’autres coupes du monde alors là je me suis dit et je vais gagner oui je vais gagner pour que le monde continue à répéter Diego c’était comme une drogue alors le japon ce n’était pas une revanche non non quand j’ai brandi la coupe avec Simon Diaz et Calderon je me suis dit ce n’est que le début ce n’est pas ma revanche pas encore parce que quand le journaliste s’était approché de moi avec son gros micro et qu’il m’avait demandé j’avais neuf ans et je ne riais pas j’avais neuf ans et j’étais seul c’est peut-être ça seul avec le ballon mon ballon alors je ne savais pas ce que c’était que la solitude j’étais sérieux et j’étais seul alors le journaliste a dit dis-moi petit prodige est-ce que tu as un rêve je lui avais répondu j’en ai deux le premier c’est de jouer la coupe du monde le second de la gagner et moi j’étais si sérieux que le journaliste en était resté bouché bée et maintenant maintenant je ne l’ai jamais revu mais je sais que dans le stade ou devant sa télé ce journaliste il répète mon nom inlassablement je suis sûr que c’est sa drogue pour lui aussi et il dit ce petit prodige je le connais j’ai été le premier à l’interviewer on l’appelle el Niño de Oro et il invente des buts qui viennent d’ailleurs alors après je n’ai plus voulu être seul parce que ce gamin sur ce terrain désolé il était seul avec son ballon avec personne à qui parler et c’est pour ça que je n’ai plus voulu être seul je voulais ma famille et mes amis ma tribu autour de moi pour ne plus être seul parce que je portais déjà beaucoup de responsabilités mon prix était exorbitant pour l’époque maintenant ça ferait rire maintenant je vaudrais 1 milliard de francs et ça personne ne peut le comprendre surtout pas les journalistes surtout pas ce journaliste français qui était venu me voir à Barcelone en 1982 il m’avait demandé si je pensais valoir 8 millions de dollars il m’a demandé ça à moi je ne riais pas j’étais sérieux je lui ai répondu que je valais beaucoup plus que ça beaucoup plus que 8 millions de dollars alors il a ri et dans son commentaire il a dit que j’étais prétentieux cet idiot bien sûr qu’un homme vaut beaucoup plus que 8 millions de dollars mais ça il ne pouvait pas le comprendre c’est là que j’ai compris qu’avec les journalistes je serai toujours seul toujours seul en fait maintenant que j’y réfléchis oui maintenant alors que j’approche du Vésuve dans les airs je peux réfléchir tranquillement et bien oui mon problème c’est que je suis toujours seul entre 1979 l’année de ma victoire en coupe du monde des jeunes et 1984 l’année de mon départ de Barcelone j’ai dû faire trois dépressions je ne sais pas mais si je sais très bien je ne sais pas donc si on peut imaginer ce qu’est ma vie c’est vrai que tout a bien commencé c’est vrai que le planète du football était à mes pieds mais qu’est-ce que tout cela j’ai une famille que j’aime une fiancée Claudia que j’adore qui est vraiment et malgré tout mon port d’attache c’est elle que j’aime et c’est toujours vers elle que je reviens elle seule me comprend j’ai des amis avec qui je partage des nuits folles mais nous sommes des sud-américains après tout et nous vivons exilés oui exilés pour un Sud-Américain déjà exilé dans sa chair par sa double appartenance à une culture et à une nature différentes exilé dans son esprit il nous faut la nuit pour vivre encore plus vite encore plus fort je sais que c’est difficile à comprendre pour les Européens qui sont propres et nets comme assagis à l’origine mais nous nous vivons au rythme de la samba du tango il nous faut la nuit et ses délices pour accepter le quotidien tout cela est-il si difficile à comprendre mais qu’est-ce qu’ils espéraient à la fin qu’est-ce qu’ils croyaient en me faisant venir que j’allais les faire gagner j’ai essayé j’aurai bien voulu les Barcelonais ils avaient vu mes buts avec Boca et la sélection argentine comme ce Barcelonais qui gardait mon but contre Estudiantes la Plata comme une relique ah ce but je m’en souviens comme si c’était hier cette longue passe de mon coéquipier le long de la ligne de touche cet adversaire qui s’approche moi qui arrive à proximité du poteau de corner le but est loin loin sur ma gauche et hop d’un coup de pied magique d’une prodigieuse diagonale je lobe le gardien de trente mètres ah ça personne ne s’y attendait personne j’avais été si vite c’est comme ce Russe qui me marquait en finale de la coupe du monde junior la première balle que je reçois est à mi-hauteur je sens mon garde du corps qui s’approche dans mon dos à toute vitesse je reçois la balle je l’amortis de la poitrine tout en l’orientant pour qu’elle vienne devant moi le Russe arrive je ne laisse pas la balle retomber sur le sol et je lobe le Russe qui continue sa course dans le vide le temps qu’il réalise et qu’il se retourne j’ai contrôlé la balle et je suis déjà loin d’aucuns dirent que je réinventais le football pour l’instant j’allais juste trop vite mais en fait il y avait beaucoup de grands joueurs Platini Zico Rummenigge avant il y avait eu Pelé tous ces joueurs étaient grands mais moi j’étais unique oui c’est ça unique je sais qu’on dira que je suis prétentieux mais si vous regardez les autres joueurs vous pouvez deviner ce qu’ils vont faire qu’ils le fassent très bien c’est un autre problème dont personne ne discute ici vous savez ce qu’ils vont faire et vous applaudissez quand ils le font bravo bravo moi vous ne savez jamais ce que je vais faire tout simplement parce que je ne le sais pas moi-même vous me direz et Pelé pour Pelé je répondrai plus tard tous ces souvenirs auront pris un autre tour je n’oublierai pas parce que je peux me souvenir de tout je suis dans les airs j’aime être dans les airs ça va encore paraître prétentieux mais dans les airs j’ai l’impression d’être à ma place c’est d’ailleurs oh je ne sais pas si je dois avouer cela il le faudrait bien sûr il le faudrait dans la vie il y a tant de choses à dire et à faire que c’est normal de perdre la tête de temps à autre eh bien d’accord allons-y je vais raconter quelque chose qui m’a toujours inquiété quelque chose qui est au coeur de mon existence et dont je ne parle jamais à personne quelque chose mon obsession là où j’ai peur mon ombre lorsque j’étais seul sur le terrain abandonné de Villa Fiorito j’essayais d’échapper à mon ombre mes buts extraordinaires ne servaient qu’à cela à défier mon ombre vous n’avez pas idée de ce que c’est non vous n’avez pas idée mon ombre me ramène toujours sur terre alors que moi je me sens chez moi dans les airs alors dès que je marque un but je bondis je saute pour regagner ma sphère mes hauteurs et je frappe du poing le ciel de la rage d’avoir réussi à me défaire de cet aspect terre à terre de mon existence cette ombre qui me colle et m’oblige hors des terrains à être un homme comme vous et moi c’est-à-dire ce que je fais le moins bien et c’est normal qui peut dîner avec Dieu et descendre ensuite se coucher dans une loge de concierge a-t-on jamais compris que chacun de mes buts était un dialogue intime avec Dieu alors évidemment j’avais besoin de ma tribu pour ne pas être seul quand je redescendais sur terre et ces gens autour de moi ma famille mes amis ces femmes ces fêtes interminables ces excitants ces euphorisants n’étaient là que pour me permettre de me retrouver en de rares instants et comme ils étaient rares il fallait recommencer encore et encore afin de retrouver cette fraîcheur cet oxygène juste pour retrouver en de rares instants la magie unique que j’avais connu avec le ballon avec les spectateurs avec Dieu mais personne ne peut imaginer ce que je ressentais lorsque je n’avais plus Dieu avec qui dialoguer je me sentais si seul et cette ombre qui me collait au corps alors a commencé à se dessiner un magnifique rendez-vous ma revanche oui se devait être ma revanche la revanche de 1978 quand Luis-César Menotti était venu me voir et m’avait dit que j’avais beaucoup de coupes du monde à jouer nous étions en 1982 j’avais 22 ans et j’allais montrer au monde aux derniers sceptiques ce qu’il en était du Niño de Oro j’allais jouer la coupe du monde en Espagne dans la meilleure équipe que l’Argentine ait jamais eu les vainqueurs de 78 avec les juniors de 79 nous étions si forts malheureusement en football comme dans la vie d’ailleurs ça je le sais maintenant il faut avoir faim moi j’avais toujours faim parce que si vous étiez né à Villa Fiorito dans un tel bidonville vous auriez toujours faim mais les autres cette équipe elle n’avait plus faim et ça ça ne pardonne pas nous avions trop confiance en nous et dès le premier match c’était à Barcelone nous sommes tombés de haut devant la Belgique je me souviens de cet entraîneur ce vieux qui n’avait l’air de rien Guy Thys un drôle de type drôlement intelligent il avait mis une espèce de cadenas autour de moi oui c’est ça un cadenas ils étaient quatre ou cinq à me tomber dessus et ils ont étouffé mon jeu quel drôle de souvenir je n’ai jamais eu l’impression de jouer cette partie ce fut très étrange et nous avons perdu un but à zéro vraiment étrange mais nous étions les champions en titre et en bons Argentins nous nous sommes rebellés quelquefois les Européens ont du mal à saisir le caractère argentin qui est tout de fierté et de noblesse les pauvres Hongrois qui voulaient rééditer le coup des Belges n’y ont rien compris ce jour-là j’ai exécuté un récital comme à Boca ou avec les Cebollitas nous avons joué un match extraordinaire au match suivant contre le Salvador il y a eu beaucoup de fautes contre moi mais nous avons gagné le plus dur commençait car l’Argentine jouait contre l’Italie et le Brésil en matches de qualification c’est là que je me suis senti le plus seul c’est la première fois que Dieu n’était pas avec moi sur un terrain de football il n’était pas là parce qu’il a été écœuré par un joueur Italien qui a été le plus grand tricheur que j’ai jamais connu Claudio Gentile l’Italie avait très mal joué au premier tour elle avait failli être éliminée par le Cameroun et contre nous elle décida de me faire marquer à la culotte par Claudio Gentile a la culotte c’est une expression que l’on emploie en football pour dire que l’adversaire est collé à vous et Gentile fut collé à moi plus que mon ombre encore car mon ombre elle ne me fait jamais de croche-pied ah ça non il ne manquerait plus que ça s’il y avait eu un arbitre sur le terrain Gentile n’aurait pas fini la partie on dit de moi que j’ai triché parfois on a raison de le dire il m’est arrivé d’être un mécréant rarement mais c’est arrivé on en reparlera encore mais jamais jamais on ne prend en compte les tricheurs de toutes sortes que moi j’ai eu à subir sans parler de ceux qui ont attenté à mon intégrité Claudio Gentile a dû faire une trentaine de fautes directes contre moi je n’ai jamais pu développer mon jeu jamais l’Argentine a encore perdu le match suivant contre le Brésil fut à quitte ou double nous devions absolument gagner nous avons dominé une bonne partie du match mais après le premier but brésilien je me souviens de ce coup franc d’Eder un missile de quarante mètres qui rebondit sur la barre transversale et qui est repris par Zico l’arbitre aurait dû siffler un penalty contre moi car Junior m’a fauché en pleine surface et rien les arbitres n’étaient pas très bons à cette époque et c’est vraiment dommage que le jeu pâtisse de cela alors à la fin du match j’ai été le plus seul que j’ai jamais été si seul ô mon Dieu je me souviens si bien de ces images Batista a fait une faute sur Kempès et j’ai vu rouge j’ai vraiment vu rouge j’ai sauté le pied en avant et le joueur brésilien s’est plié en deux je voulais savoir s’il y avait des arbitres à cette coupe du monde j’ai été pris comme un enfant qui goûte la confiture que sa mère réserve pour les grandes occasions l’arbitre a sorti le carton rouge moi el Niño de Oro qui venait pour conquérir le monde je sortais par une trappe à la dérobade je suis resté le bras en l’air après ma faute j’ai pleuré après que l’arbitre eut brandi la punition je me suis signé et je suis sorti du terrain j’ai pleuré et des milliers de spectateurs ont pleuré et je me suis dit j’aurai ma revanche c’est peut-être là que j’ai compris que ma vie était une histoire de revanches d’exclusions et d’exploits de lumière et d’ombre je ne sais pas si c’est là j’étais exclu c’est tout ce que je sais ce fut la première et dernière fois que je fus exclu de la sélection nationale parce qu’après je n’ai plus jamais voulu être seul et c’est aussi pour ça que Dieu me faisait jouer si bien c’est pour ça que je faisais toujours le signe de croix quand j’entrais ou sortais du terrain si je ne l’avais pas fait oui j’aurai eu l’impression de le trahir et Dieu avec les dons qu’il m’avait donnés je peux le dire oui je peux le dire Dieu faisait un peu partie de mon clan mais alors je ne savais pas encore qu’à Barcelone il y avait un homme qui se prenait pour dieu Jose Luis Nunez le président lui se prenait pour dieu et alors que je quittais l’Espagne par la petite porte j’allais bientôt y revenir par la grande Barcelone m’attendait le transfert tant attendu se réalisait alors j’ai emmené Tota Chirito et toute ma tribu à Barcelone une autre vie commençait alors quand le portier de l’Avenida palace nous a vu arriver ma tribu et moi il a eu peur il avait vu des rois des présidents des stars du cinéma ou du rock venir dans son hôtel mais il ne m’avait pas encore vu et ni ma tribu j’arrivais en prince prêt à conquérir le monde et je voulais que ça se sache on me reprochera longtemps tout cela c’est du passé maintenant et je peux en parler librement quand je suis arrivé dans le hall marbré de l’Avenida palace tous étaient à mes pieds pendant quatre mois j’y ai habité j’avais réquisitionné le premier étage en fait ce que je n’avais pas vu au début que je vois maintenant oui maintenant tout cela me paraît clair limpide cristallin c’est que j’étais dans une tourmente le monde des affaires me happait et ne me lâcherait jamais après j’ai signé mon contrat le 4 juin 1982 aucun Argentin n’avait été autant attendu en Espagne depuis Evita Peron quand elle rendit visite à Franco en 1947 j’étais le messie pour les uns l’homme à abattre pour les autres et toute cette haine et cet amour étaient décuplés par le fait que j’appartenais au FC Barcelone et à Nuñez le mégalo ah c’est sûr que nos deux personnalités n’avaient que peu de chances de s’entendre je commençais en rencontrant Nunez la grande lutte de ma vie celle qui irriguerait toute ma vie la lutte contre les puissants de ce monde qui considèrent les joueurs ou même les êtres humains en général comme une marchandise j’ouvrais malgré moi l’ère du capitalisme victorieux dans le sport où seuls les riches profitent des bienfaits matériels de la vie j’étais dans l’œil du cyclone quand tout est calme quand plus aucun bruit ne se fait entendre juste avant que la fureur de la tempête n’emporte tout en signant mon contrat je signais un pacte avec ceux que je détestais le plus les puissants et je m’écartais de ceux que j’aimais le plus les gens, le peuple, la gente mais je ne le savais pas j’étais jeune j’étais un chien fou je pensais tout résoudre sur le terrain mais là à Barcelone même le terrain allait me trahir c’est bien là l’un des moments les plus terribles de ma vie ces deux années à Barcelone le meilleur joueur du monde arrivait dans le meilleur club du monde vision paradisiaque s’il en est mais non j’appartenais au peuple pas aux dirigeants alors nous sommes entrés dans une grande période d’incompréhension Barcelone est l’un des clubs les plus puissants au monde il compte 110 000 abonnés à l’année et plus de 1 000 clubs de supporters de Pékin aux États-Unis ses installations feraient passer Boca Junior pour un club amateur le Nou Camp est un stade mythique une cathédrale du football Nunez son président est né Basque et mes rencontres avec des basques en Espagne furent toujours délicates il dirige le club comme une réussite personnelle personne ne soutient son regard il ne croyait qu’en deux choses la discipline et le succès quel désastre quelle incompréhension tout avait si bien commencé pourtant ce 28 juillet 1982 je pénétrais l’enceinte du Nou Camp pour être présenté avec mes coéquipiers au public alors je me suis dit c’est le moment de vérité je ne suis pas venu ici pour ma propre gloire mais pour la gloire de l’équipe parce que je ne peux gagner les matches tout seul c’est pourquoi j’espère que nous serons solidaires et deviendrons champion d’Espagne je me rends compte maintenant que l’on parle beaucoup quand on est jeune et avec tous ces micros qui s’alignaient sous mon nez j’étais tenté d’en dire plus qu’il n’aurait fallu mes coéquipiers étaient vraiment de chics types peu à peu je suis devenu ami avec certains comme Schuster ou Carrasco avec qui je partageais une chambre lui c’était un drôle de type vraiment sympa il était très doué et il réussissait à imiter ce que je faisais à l’entraînement lorsqu’on lui demandait ce qu’il pensait de moi il répondait

je suis impressionné par son humilité c’est quelqu’un de très humain en Argentine il est considéré comme un demi-dieu mais il n’a jamais oublié d’où il vient ses racines la pauvreté il m’a fait réaliser combien il a dû se battre pour arriver là où il est et combien il est concerné par les conditions matérielles de sa famille il la veut en sécurité il est plein de rêves il est si innocent et si avide de réussir plus je suis devenu ami avec lui plus j’étais inquiet pour lui j’avais peur que toute cette passion qui l’anime ne le trahisse

j’étais un chien fou un chien enragé mais dès que je posais le pied sur le terrain je devenais un autre tous les coéquipiers que j’ai eu durant ma carrière en furent conscients c’est pour ça qu’ils me respectaient tous et Carrasco disait de moi

il est comme un caméléon sur le terrain Diego est transformé il est si sûr de lui ce n’est plus le même homme il semble avoir un contrôle total du ballon quand il court avec le ballon et commence à dribbler les défenses adverses tous les joueurs autour de lui semblent ligotés incapables de bouger durant nos entraînements nous voulons juste être à ses côtés et le regarder briller nous voulons juste être les témoins de ce qu’il est capable de faire

un autre homme me soutenait Nicolas Casaus le vice-président de Barça qui m’avait repéré en Argentine ce fut mon père sportif mais comparé à tous les gens qui m’ont voulu du mal c’était peu pourtant tout avait bien commencé avec Schuster immédiatement on s’est compris sur le terrain le premier match au Nou Camp fut un festival nous rencontrions Saragosse un coup franc deux passes décisives 3-0 j’ai sorti de la magie de mon pied gauche le Nou Camp et ses 120 000 spectateurs étaient à mes pieds mais très vite le football espagnol montra son vrai visage celui de la violence je ne pouvais plus jouer et comme la télé espagnole était la plus mauvaise du monde les joueurs violents n’étaient jamais punis déjà que j’en avais assez des méthodes autoritaires de notre entraîneur Udo Lattek celui-là il buvait plus de bière qu’un régiment et avec lui c’était vraiment le régiment un vrai dictateur cet entraîneur il voulait notre mort j’en suis sûr moi j’arrivais d’Amérique du Sud et je découvrais la guerre el futbol de muerte ? incroyable pas un dimanche sans qu’un type attente à mon intégrité physique heureusement il y avait la coupe d’Europe comme ce jour où tout s’est bien passé je me souviens c’était le 20 octobre nous sommes allés jouer à Belgrade L’Étoile Rouge était une grande équipe en Europe Schuster et moi nous les avons atomisés les images de nos actions ont parcouru la terre dans tous les sens les joueurs serbes certainement parmi les meilleurs d’Europe techniquement passèrent la moitié de la partie à nous regarder jouer j’ai marqué deux buts dont un lob extraordinaire 4-2 les Yougoslaves qui sont de remarquables connaisseurs de foot nous ont fait une ovation debout pendant plus d’une minute à la fin du match quand nous jouions à notre niveau nous étions irrésistibles irrésistibles moi je prenais du plaisir à jouer à la fin de l’entraînement Lattek me disait que fais-tu Diego et moi je faisais le tour du terrain pour ramasser les ballons alors Lattek me criait nous payons des gens pour faire ça mais moi je continuais parce que cela m’amusait et parce que les gens c’était moi el Niño de Oro comme ils m’avaient surnommé j’avais conscience que le FC Barcelone n’était pas un club comme les autres beaucoup avaient échoué ici et peu avaient réussi Carrasco me disait

fais attention quand tu sors le soir lundi et mardi c’est d’accord mais si tu sors le vendredi avant un match sois très prudent à cause des médias qui peuvent te détruire

mais je n’étais pas très prudent je ne l’ai jamais été el Niño de Oro n’a pas à être prudent il prend des risques il n’a pas peur et la nuit mon ombre disparaît la nuit Pelusa n’a pas besoin de briller la nuit je suis moi-même comme sur le terrain pas le même moi-même je sais que c’est difficile à comprendre pour un Européen mais moi je suis comme ça j’ai été blessé à la cuisse au bout d’un mois et les ennuis ont commencé j’ai pris un entraîneur personnel Fernando Signorini et j’ai voulu me soigner par moi-même tout était si dur je ne faisais pas confiance aux gens qui m’entouraient ma tribu si mes coéquipiers si mais pas les dirigeants de Barcelone ni le staff j’ai toujours senti une animosité à mon encontre après tout je n’étais qu’un sudaca ? comme ils disent avec condescendance un sudaca et quand j’ai rejoué j’ai très peu rejoué j’ai attrapé un virus une hépatite qui m’a cloué au lit j’ai passé Noël avec Tota tout seul loin de l’Argentine de Claudia et du monde d’où je venais cela fait partie des moments les plus durs de ma vie j’étais installé dans ma villa hollywoodienne de Pedralès alors très vite j’y ai installé toute ma bande d’amis avec qui j’avais grandi à Villa Fiorito j’ai aidé un ami d’Argentinos Junior Oswaldo Buona à intégrer un club de la seconde division espagnole il habitait avec nous et aussi Ricardo Ayala qui avait été abandonné par ses parents alors qu’il était enfant il habitait Esquina la banlieue de papa Chirito je l’ai recueilli et il est devenu mon chauffeur je me souviens quand nous pêchions ensemble avec beaucoup d’autres encore ainsi j’étais moins seul et je pouvais plus facilement supporter les sarcasmes et le mépris des Catalans enfermé dans mon palais avec mes amis avec eux pas de problèmes de représentation j’étais moi-même c’est à cette époque que j’ai commencé à beaucoup sortir avec tous mes amis nous avons commencé à sortir et à expérimenter les nuits barcelonaises le dimanche et le lundi nous étions de toutes les fêtes exactement comme à Buenos Aires a Pedrales j’avais réussi à créer un monde un Buenos Aires microcosmique quant à Jorge Cyterszpiler mon ami d’enfance il dirigeait l’entreprise qui portait mon nom et qui s’occupait de mon image et il établissait le dernier lien avec le Barça de loin j’entendais Casaus se plaindre il était déçu il me voyait moins dans la presse il dit un jour

je suis inquiet de le voir se perdre il a changé il est comme un arbre qui a besoin d’un tuteur pour pousser droit ça n’est pas un échec sportif mais un échec humain on ne peut plus lui parler son entourage a dressé une muraille autour de lui

je lui ai expliqué que j’avais besoin d’être protégé mais tous ces dirigeants ils voulaient m’avoir à eux ils voulaient me manipuler à leur guise mais moi je leur échappais je m’échappais nous sortions de plus en plus et je voulais me sentir vivant je voulais éviter de tomber dans une dépression j’ai accumulé les sorties pourquoi me sentais-je si seul qui peut me le dire moi je ne le peux pas c’est à cette époque que j’ai goûté à la cocaïne j’étais toujours seul le terrain ne pouvait plus me donner de satisfaction puisque je n’y apparaissais plus à cause des blessures et des virus et hors du terrain j’étais comme un malade en phase terminale nous étions beaucoup à prendre de la drogue beaucoup d’autres joueurs mais seulement pour échapper à cette ombre beaucoup trop prégnante dans nos vies il le fallait pour vivre un peu plus ça ne m’est arrivé que quelquefois cela m’a isolé encore plus mais je pensais que je ne pourrai jamais m’abîmer j’étais plein de cette certitude Dieu m’avait choisi et je ne pouvais faillir comme élu tout me serait permis et c’est alors que Nuñez a voulu me donner des leçons de savoir-vivre comment voulez-vous que moi j’accepte d’un type comme Nunez qu’il me dise ce que je dois faire c’était impensable Nunez représentait le seigneur régnant féodalement sur ces petits mécréants sans éducation qu’étaient les joueurs je hais les gens comme Nunez je haïssais aussi Lattek avec ses manières de dictateur alors en mars 1983 quand il a été remercié j’ai tout fait pour que Luis-Cesar Menotti vienne entraîner Barcelone quand il est arrivé je recouvrai mes forces après mon hépatite j’étais heureux de le retrouver même si la coupe du monde s’était mal passée Menotti était comme moi Argentin il aimait sortir il aimait les femmes il aimait le beau football d’attaque ensemble nous allions être les rois du monde avec Menotti trois mois après son arrivée nous avons gagné la coupe d’Espagne contre le Real Madrid j’ai fait un très bon match tout le monde semblait content les gens disaient en parlant de moi il n’a pas eu de chance à peine arrivé il a été blessé et ensuite cette hépatite l’année prochaine le Barça va tout gagner moi aussi c’est ce que je croyais ce que je voulais tout gagner j’ai toujours joué pour gagner Menotti me disait de toujours jouer pour gagner c’est aussi ce qu’il disait aux autres joueurs pour Menotti le football ressemble à la poésie il a écrit un essai sur le football et est l’un des hommes les plus érudits que je connaisse il prône le beau jeu offensif et rapide technique et vif aucun doute là-dessus l’équipe championne du monde junior jouait un tel football et celle de 1978 aussi des joueurs techniques beaucoup de joueurs offensifs j’aimais le même football que Menotti mais Menotti entraînait en Espagne et la philosophie du football espagnol était très éloignée de la sienne c’est pourquoi il commença une altercation via la presse avec Javier Clemente l’entraîneur basque de l’Atlético Bilbao qui plus tard entraînerait l’équipe d’Espagne cet homme c’est incroyable qu’il ait eu autant de responsabilités dans le football on aime à rappeler que j’ai triché parfois mais Clemente a entraîné des équipes en prônant l’antijeu il répondit avec dédain à Menotti toujours avec cette pointe de racisme vis-à-vis de nous autres petits sud-américains et les arbitres étaient les amis de Clemente autrement ils ne l’auraient pas laissé agir de la sorte c’est dans ce climat abominable qu’est arrivé le 24 septembre 1983 date de notre match contre Bilbao une date horrible pour le football Clemente avait une arme secrète contre moi Goicoetchea qui aura par la suite de grandes responsabilités dans le football comme adjoint de Clemente à la mi-temps nous menions 2-0 notre technique rendait fou les Basques mais après douze minutes dans la seconde mi-temps le drame se produisit j’ai récupéré la balle au milieu du terrain et je suis parti en dribbles fous les Basques regardaient la démonstration j’allais vers le but quand Goicoetchea prit son élan de dix bons mètres et vint me tacler par derrière me tacler m’abattre tout à coup j’ai senti que le monde m’échappait même les journaux basques dirent qu’il s’agissait de l’une des fautes les plus brutales que le football espagnol ait jamais vu on appela Goicoetchea le boucher de Bilbao je suis sorti sur une civière j’ai cru que Dieu m’avait abandonné une nouvelle fois j’ai été seul Menotti a demandé que Goicoetchea soit banni à vie pour finir il s’en est tiré avec dix matches de suspension un moindre mal ma cheville était démolie c’est Mozart qu’on assassine ont dit les Barcelonais le diagnostic est tombé fracture de la malléole avec arrachements des ligaments cette blessure elle m’a laissé des traces profondes indélébiles incurables dans ma chair et dans mon esprit ce que je pensais du football fut broyé par Goicoetchea Clemente et leur philosophie du football moi je croyais que le football était un jeu je pensais que les arabesques les dribbles les buts étaient ce qu’il y avait de plus beau au monde j’affrontais la jalousie et l’envie de joueurs moins doués pour manier le ballon mais plus pour détruire mon rêve Villa Fiorito était très loin ce 24 septembre 1983 ma vie était en miettes comme ma cheville gauche des observateurs dirent que je n’ai jamais plus aussi bien joué et durant des années j’ai souffert de cette cheville cette cheville c’était Dieu qui me l’avait donnée Goicoetchea a voulu tuer Dieu en direct aux yeux du monde et le monde n’a rien dit après quatre mois de convalescence je suis retourné jouer à Bilbao j’avais peur mais je me disais qu’il ne fallait pas avoir peur Pelusa ne devait pas avoir peur nous avons gagné 2-1 j’ai marqué les deux buts de Barcelone mais rien ne serait plus pareil le divorce était consommé et après un match de coupe d’Europe contre Manchester United où j’avais dû recevoir des infiltrations pour jouer je ne pouvais pas jouer j’avais voulu de tout mon cœur être sur le terrain mais mon corps ne suivait plus je suis sorti à la mi-temps sous les sifflets des supporters j’étais fou de rage je n’avais qu’une envie c’était de quitter Barcelone et ses magouilles son football de la mort j’ai crié pourquoi pourquoi devrai-je me sacrifier si quand je lutte pour jouer ils me traitent ainsi Barcelone fut une histoire d’amour qui s’est transformé en incompréhension totale c’est dommage c’est triste mais il fallait boire le calice jusqu’à la lie le 30 avril 1984 Bilbao gagna à nouveau le titre de champion et la semaine suivante nous les rencontrions pour la finale de la coupe d’Espagne nous avons perdu le match 1-0 Bilbao a joué son football de défense et d’antijeu je n’en pouvais plus c’était trop pour moi Clemente m’avait traité d’idiot dans la presse à la fin du match j’ai déclenché une bagarre générale car un joueur de Bilbao Sola m’avait insulté j’ai perdu mes nerfs et toute une bande des Basques m’est tombée dessus ce fut un miracle si Goicoetchea ne réussit à m’estropier de nouveau avec un coup de pied sauté ce fut innommable j’étais responsable seul responsable sans Dieu sans personne pour m’aider mais avec le roi Juan Carlos à qui je m’excuserai plus tard dans une lettre et des millions d’Espagnols pour spectateurs cette fois c’était bel et bien fini le soir même j’ai commencé à faire mes valises il fallait fuir au plus vite cette ville où j’avais pourtant inscrit 38 buts en 58 matches qui aurait pu être le tombeau de mon football mais même à ce moment au plus bas de ma carrière j’ai toujours pensé que j’aurai ma revanche ailleurs mais c’était sûr

Ardeur mon cœur oh oui c’est exactement ce que je me suis dit quand j’ai quitté Barcelone car en fait je peux l’avouer maintenant oui je peux le dire en fait le football était en moi mais tout son environnement me faisait vomir ces présidents qui se croient tout permis tous ces affairistes qui manipulent achètent et vendent les joueurs ces managers véreux oui tout ça me fait vomir alors j’ai croisé mes pieds l’un sur l’autre le bruit de l’hélicoptère résonne dans ma tête trop de bruits trop de contraintes avec Jorge Cyterszpiler nous avions deux offres l’une de la Juventus et l’autre de Naples la Juventus c’était Turin la Fiat Agnelli j’ai dit à Jorge non pas là ils ont déjà une équipe composée de stars il y avait Bonieck Platini et les trois-quarts de l’équipe d’Italie encore une équipe de stars comme à Barcelone et puis il y avait Gianni Agnelli le patron de Fiat non vraiment tout cela me rappelait trop Barcelone j’ai dit à Jorge allons bâtir un empire à Naples là je serai bien avec ces gens la gente ce sera comme Villa Fiorito oui ce sera comme Villa Fiorito d’accord c’est une petite équipe qui n’a jamais rien gagné d’accord ils ont failli descendre en deuxième division mais alors c’est idéal pour moi oui c’est idéal Naples c’est le sud contre le nord de l’Italie c’est les pauvres contre les riches les puissants tout ce que je déteste et il me fallait retrouver le jeu le simple goût du jeu parce que Barcelone et son Nunez avaient presque réussi à m’en dégoûter nous sommes en 1984 j’ai 23 ans je vais régner sur Naples et mettre le ballon tout petit oui c’est maintenant que je réalise la prophétie de ce jeune garçon qui était venu près de moi à la fin du match perdu ne t’inquiète pas un jour tu seras le plus grand joueur qu’on est jamais vu sur un terrain alors je suis venu ici faire de l’ombre au grand Vésuve pour cela pour être le plus grand joueur qu’on ait jamais vu sur un terrain pour transformer en or ce vieux cuivre tout terne pour rendre leur fierté à ce peuple vilipendé foulé aux pieds par les puissants du nord oui je viens bâtir un empire ici parce qu’à Barcelone plus rien n’est possible je n’étais pas protégé des joueurs jaloux comme Goicoetchea il fallait fuir Menotti avait démissionné j’avais perdu mon père spirituel tout était fini j’ai bien vu le nouvel entraîneur Terry Venables un anglais un gentilhomme il semblait me comprendre il a dit

ce que j’admire chez Diego c’est que tous les joueurs de l’équipe parlent de lui avec amour tous ils l’aiment et s’inquiètent pour lui en même temps Diego est un vrai généreux s’il réussit quelque chose il veut partager

mais moi je ne voulais plus rien partager avec Barcelone parce que Barcelone ne partageait pas elle s’octroyait alors je suis dans cet hélicoptère nous volons vers le stade San Paolo ils m’attendent c’est le début de l’après-midi nous sommes le 5 juillet il fait beau les clameurs m’arrivent par bribes le bruit de l’hélicoptère résonne et je suis dans les airs depuis que j’ai quitté Barcelone mon cœur bat plus fort ardeur mon cœur je lui répète et il bat plus fort et plus vite et je lui dis encore ardeur mon cœur et il bat plus encore ici je vais bâtir mon empire et les soixante-dix mille spectateurs qui ont empli le stade San Paolo répètent à l’unisson ici il va bâtir son empire et nous serons cet empire et jamais ils n’avaient dit ça auparavant et grâce à moi ils le disent ils le disent et pour me remercier ils chantent

Ô mamma mamma mamma/sai perche mi batte il corazon/ho visto Maradona ho visto Maradona/ô mamma inamorato son?

oui c’est ça je leur ai permis d’être amoureux et de retrouver un peu de leur enfance je leur ai appris que le plus important c’est cette part d’enfance que si je jouais si bien c’était parce que je parlais à l’enfant qui est en moi que si je parlais à Dieu à chacun de mes buts c’était parce que l’enfant qui est moi qui marque les buts avait le pouvoir de parler à Dieu ce que je leur ai dit quand ils ont crié mon nom quand de longs Diego Diego sont descendus des tribunes c’est qu’il faut respecter l’enfant qui est en soi malgré les vautours qui voudraient le voler c’est ça j’ai dit ici je vais bâtir mon empire

Naples et moi nous nous sommes identifiés jusqu’à la mort je suis arrivé ici par les airs et en suis reparti de la même façon quel chemin parcouru alors ce fut ainsi ardeur mon cœur encore un effort pour voir tes exploits ces sauts de joie cette vie effrénée Ardeur mon cœur tous ces Napolitains ils étaient fous bien avant que je ne pose le pied sur leur beau terrain de San Paolo mais la possibilité que j’arrive les avait vraiment rendus fous ils exultaient toute cette joie que leur caractère naturellement disposé à la fête retenait gardait caché refoulé devant l’omniprésence de la misère l’arrogance des grandes villes du nord de l’Italie alors quand Antonio Juliano surnommé Totonno le manager de la société sportiva calcio di Napoli apprit que j’étais en instance de quitter Barcelone quand il a entrevu la possibilité de me faire venir à Naples il est allé voir le président Corrado Ferlaino et il lui a dit

c’est lui c’est lui que nous voulions que nous attendions c’est pour Maradona que nous avons bâti cette vieille cité oubliée de Dieu dont le cœur bat sans objet à présent tout est clair nous savons pour qui devra battre notre cœur et quel sera le but de nos efforts

Barcelone avait compris que je ne lui appartenais plus je voulais partir je l’avais dit au gentil Terry Venables Nunez je lui avais dit aussi par voie de presse car je ne le rencontrais plus j’avais dit je veux partir parce qu’un jour quelqu’un viendra et tentera de me tuer sur le terrain moi ce que je voulais ce que je voulais c’était simple je voulais jouer retrouver toute cette joie de Villa Fiorito quand je jouais me souciant seulement de l’heure de la nuit qui tombait pour que dona Tota ne s’inquiète pas trop même si Tota elle savait que je jouais que j’étais avec mon meilleur ami avec le ballon alors oui ce que je voulais c’était retrouver l’ambiance de Villa Fiorito tout cet environnement qui m’avait vu naître et qui avait fait el Niño de Oro moi et pas un autre parce que je savais bien que si j’étais né dans une famille riche à Buenos Aires ou ailleurs mais riche oui riche et peut-être aussi blond et bien propre pas crasseux pas brun et pas pauvre eh bien el Niño il n’aurait pas tout à fait été le Niño de Oro ou il aurait été un autre ce qu’il était déjà mais un autre pour moi-même enfin c’est la pauvreté c’est ce bidonville adoré qui a fait Pelusa alors moi je voulais rendre à tous les bidonvilles de la terre ce qu’ils m’avaient donné leur rendre leur gentillesse et leur bonté et Naples se profilait et me disait aime-moi et moi j’arrivais et je disais à Naples aime-moi nous voulions nous aimer et rien ni personne et surtout pas Agnelli et tous ses milliards ne pourraient empêcher ça ici je serai chez moi les Napolitains étaient méprisés par l’Italie du nord comme moi le sudaca à Barcelone Naples n’avait jamais rien gagné comme moi rien de convainquant surtout aucun trophée en Europe or il fallait battre les Européens et encore mieux chez eux pour montrer qui était le plus fort avant même d’arriver à Naples j’étais Napolitain avant même d’avoir signé à Naples les Napolitains vendaient des objets à mon effigie j’avais déjà envahi la ville alors quand Totonno a dit

c’est lui c’est lui que nous voulions que nous attendions c’est pour lui que nous avons bâti cette vieille cité oubliée de dieu dont le cœur bat sans objet

quand Totonno est arrivé dans le bureau de Ferlaino et a répété la phrase à de nombreuses reprises Corrado Ferlaino a ouvert la fenêtre et la légende la légende c’est ce qui est vrai la légende veut que le souffle du vent ait apporté les paroles de Totonno dans chaque foyer Napolitain alors comme Barcelone méprisait Naples comme toute l’Europe méprisait Naples alors Barcelone a dit du haut de sa suffisance vous voulez acheter le Niño avez-vous assez d’argent il vaut très cher versez nous 600 000 dollars d’acompte afin que nous sachions si vous êtes solvables et alors les Napolitains ont vomi Barcelone chaque Napolitain a maudit ces Catalans qui comme le reste de l’Europe montrait de l’arrogance et du mépris vis-à-vis de notre cité au passé disparu et ainsi chaque Napolitain s’est rapproché cela était-il possible est-il possible d’être plus proche de former une communion plus parfaite et bien chaque Napolitain s’est rapproché de moi et moi de lui parce que l’histoire de nos vies ne faisaient qu’une une et une seule chaque Napolitain chaque pauvre Napolitain a montré ce qu’il voulait il a pris son épargne et est allé le verser sur un compte de la banque Monte Paschi di Sienna et ainsi en une seule journée les 600 000 dollars furent rassemblés et Nunez et Gaspard et tous les Catalans et toute l’Europe eh bien ils ont vu ce dont était capable un Napolitain quand il voulait quelque chose que ce n’était pas 600 000 dollars qui lui faisaient peur que ce n’était pas l’arrogance et le mépris qui le feraient reculer non le Napolitain s’il voulait quelque chose il l’avait et cela bien qu’il soit noiraud petit et pauvre oui monsieur et le Napolitain en rentrant de la banque Monte Paschi di Sienna il était fier d’une fierté presque inavouable parce qu’il se répétait sans cesse c’est lui c’est lui que nous voulions que nous attendions c’est pour lui que nous avons bâti cette vieille citée oubliée de dieu dont le cœur bat sans objet et puis moi j’étais Napolitain ma grand-mère venait d’ici c’est ce que je leur ai dit quand je suis arrivé il a fallu que je fasse deux entrées dans ce stade San Paolo plein raz-la-gueule de spectateurs venus me voir venus voir l’apparition depuis une semaine des Napolitains s’étaient enchaînés à la grille du stade et faisaient la grève de la faim ils récitaient donnez-nous notre Diego de ce jour ils priaient pour que le club réussisse fasse tout ce qui était en son pouvoir pour m’arracher aux griffes des Catalans pour finir ils ont réussi et les grévistes de la faim se sont libérés alors eux aussi ils étaient dans le stade ce jour-là c’était juste l’après-midi nous étions le 5 juillet 1984 et le Vésuve semblait minuscule comparé au stade San Paolo 14 chaînes de télé, 400 journalistes, 600 photographes, 70 000 napolitains qui avaient payé 1 000 lires attendaient de me voir arriver j’ai atterri et j’ai fait mon apparition depuis plusieurs heures les clameurs venant du stade comblaient le vide et le silence de la ville morte comme un Vendredi Saint c’est lui c’est lui que nous voulions que nous attendions c’est pour lui que nous avons bâti cette vieille cité oubliée de Dieu dont le cœur bat sans objet à présent tout est clair nous savons pour qui devra battre notre cœur et quel sera le but de nos efforts et déjà des chants en mon honneur étaient inventés et l’ingéniosité et l’esprit dionysiaques virevoltaient les Napolitains s’évertuaient à inventer inventer encore et chacun de s’adresser à sa mère Ô mamma mamma mamma/sai perche mi batte il corazon/ho visto Maradona ho visto Maradona/ô mamma innamorato son et déjà je descendais de l’hélicoptère je fis mon entrée sur le terrain je jonglais avec le ballon deux ou trois fois et je l’expédiais le plus haut possible je portais les couleurs de Naples j’avais changé de langue j’étais maintenant le Pibe de Oro? j’étais Naples et je pouvais dire comme des milliers de Napolitains ho visto Maradona innamorato son oh oui qu’il était doux à mes oreilles d’entendre ces Diego descendre de ce cratère mon cratère San Paolo et il faisait vraiment grise mine l’autre héros du coin le Vésuve parce qu’il savait que maintenant il allait pâlir de ma gloire car c’est ici oui ici que j’allais bâtir mon empire et tous les Napolitains le savaient eux qui n’attendaient qu’une chose c’était de crier un long gooooooooooooooooooool qui vienne saluer honorer sanctifier l’un de mes buts et j’allais leur en donner des buts à la pelle ils n’avaient qu’à se baisser pour les ramasser immédiatement je me suis senti chez moi à Naples comme à Villa Fiorito exactement pareil tout pareil oui c’était comme Villa Fiorito la même pauvreté la même joie solaire les mêmes gens bruns tout pareil pour la première fois Naples était fière et venait se mêler à la course à l’Europe Naples a fini dans les cinq premiers et a fait un bon parcours en coupe d’Italie tout cela n’était qu’une répétition une générale et les Napolitains le savaient ils me voyaient petit bonhomme sur le terrain et ah oui comme ce 24 février 1985 nous jouions contre la Lazio de Rome et alors là quel festival j’ai offert trois buts et 4-0 un coup franc un lob ç’avait été un festival parmi tant d’autres passés ou à venir mes coéquipiers étaient sympathiques mais pour moi il faut le savoir tout footballeur est un égaré de Villa Fiorito nous sommes une grande et belle famille même Goicoetchea oui peut-être pour Goicoetchea je ne sais pas à cette époque le championnat d’Italie pratiquait le catenaccio la défense à outrance un peu comme Bilbao mais ça ne faisait rien car j’étais venu ici pour bâtir mon empire et rien je dis bien rien rien ne pourrait m’en empêcher ici j’avais tout l’amour dont je rêvais parce que moi ce qu’il faut bien comprendre c’est que je n’avais qu’une obsession c’était retrouver Villa Fiorito et tout l’amour dont j’avais été entouré là-bas alors peu importe que ce soit à Naples ou ailleurs du moment que les conditions de Villa Fiorito étaient réunies et que l’on m’aimait cet amour guidait mes pas et les Napolitains jamais je ne les oublierai les Napolitains ils m’ont tout donné et même plus encore et j’espère le leur avoir rendu autant que j’ai pu ce que je sais c’est qu’ils ont vécu des moments uniques grâce à moi dès la deuxième saison l’équipe s’était renforcée nous voulions accrocher quelque chose nous ne pensions pas au titre pas encore mais on sentait que des choses devenaient possible et lorsque nous allions jouer dans les stades des villes du Nord alors là les slogans étaient encore plus méchants qu’avant à Vérone à florence ou à Turin ils disaient

Napolitains bienvenue en Italie

choléra

avec les juifs les Napolitains

et à Milan au stade San Siro le bouquet

qu’est-ce que ça pue sentez même les chiens se bouchent le nez c’est qu’arrivent les terroni les culs-terreux napolitani

alors les Napolitains quand ils entendaient dire cela ils se mettaient tous à chanter Maradona è meglio è Pelé et tous ils reprenaient

eh oh eh oh chi s’ha accato a chist » chi s’ha accato a chill chist’ è nu diavulillo e ce ne vonn ciento p’o ferma’ Maradona è meglio è Pelé?

alors moi quand j’entendais les supporters du Nord quand je lisais les pancartes dans le stade où ils avaient écrit ces insanités alors moi je voulais être encore plus fort encore plus fort et durant cette deuxième saison nous les avons tous battus au moins une fois tous ces clubs du Nord Vérone 5-0 Turin 1-0 l’Inter 1-0 et Milan 2-1 et à chaque fois j’ai marqué et quelquefois on n’a pas conscience de sa force quelquefois on se complaît dans une sorte de léthargie on est dominé et on se dit que c’est Dieu qui désire que l’on soit le faible mais alors souvent quand on ne s’y attend pas quelquefois on crée la surprise en fait c’est une erreur de dire créer la surprise parce que ce n’est une surprise que pour celui qui perd et puis après on se sent fort on réalise que ce n’est pas une surprise ou un miracle que c’est mérité qu’après tout on vaut bien ces clubs de riches et arrogants et on se met à jouer un autre football un football magique et à Naples c’est à Naples oui que j’ai compris l’influence que je pouvais avoir sur les autres joueurs avant j’avais de l’influence sur le jeu et sur le score mais maintenant ici où je bâtis un empire j’ai commencé à avoir de l’influence sur mes coéquipiers puis sur toute la ville chacun commença à se dire mais après tout je ne suis pas si faible que ça personne ne peut décider pour moi de mon destin alors mes coéquipiers peu à peu se sont mis à mieux jouer ils ont compris qu’ils valaient mieux que tout ce qu’on leur avait dit jusqu’à présent qu’ils valaient mieux que quelques coups de bâton dès qu’ils ouvraient la bouche et ils ont eu l’Europe dès la fin de la deuxième saison nous nous sommes qualifiés pour la coupe d’Europe Ferlaino était content nous étions tous contents finir dans les trois premiers c’était passer devant beaucoup de clubs du Nord et ainsi nous les avons faits douter les clubs du Nord Naples acquérait un autre statut et si les insultes redoublaient elles devenaient envieuses plus qu’arrogantes nous devenions importants nous faisions peur à cette époque la Juventus de Turin dominait encore l’Italie Agnelli qui avait voulu m’acheter avait construit une équipe dont neuf joueurs jouaient en équipe d’Italie et qui comptait en plus Platini autant dire qu’Agnelli aurait vendu la Fiat qui lui appartenait et se serait exilé sur une île déserte si les résultats n’avaient pas suivi mais cette génération vieillissait et Platini ne jouerait pas très longtemps encore de toute manière il était temps qu’il passe la main c’est ce que j’avais décidé j’aimais bien Platini c’était un joueur fin et élégant intelligent je sentais déjà qu’il échouerait dans son but ultime le but de tout joueur de football cet objectif qu’à 9 ans avec mon air sérieux que j’ai toujours arboré même à Villa Fiorito surtout à Villa Fiorito j’avais clamé devant les caméras j’ai deux objectifs le premier c’est de jouer la Coupe du monde et le second c’est de la gagner parce que vous pouvez être sur le toit du monde chaque dimanche mais si vous ne participez pas à la Coupe du monde et si vous n’y réussissez pas vous ne restez pas dans l’histoire or moi mon nom devait s’inscrire en lettre de feu et cela j’en étais déjà persuadé à 9 ans et même avant j’avais déjà joué une Coupe du monde et je voulais ma revanche une revanche complète et décisive pour qu’après Naples ce soit le monde qui m’aime qui ne ressent pas ce besoin d’être aimé ne peut pas comprendre le sens de mes paroles alors j’ai emmené ma tribu avec moi et nous sommes arrivés au Mexique j’étais proche de mon Amsud chérie et là j’ai dit ici je vais bâtir un empire je vais faire de ce lieu habité par les dieux incas un nouvel Villa Fiorito la sélection argentine avait beaucoup changé toute une génération avait tourné la page mais le nouvel entraîneur Carlos Bilardo était venu me voir à Naples il m’avait dit

Diego tu es en or je vais bâtir une équipe autour de toi dont tu seras la capitaine

Bilardo je l’aime bien pour ça parce qu’il avait vu que je transformais des coéquipiers de pierre en or très peu de gens le savaient alors en avaient eu le pressentiment à cette époque-là lui le savait il avait vu en moi pour dire la vérité quand j’ai commencé à jouer avec cette équipe d’argentine je me suis rendu compte qu’elle était loin de sa devancière je pense même que l’équipe de 1982 aurait pu battre celle-ci par 10-1 mais la différence fondamentale est que l’équipe de 1986 avait faim elle était enragée et comme Bilardo la faisait jouer de manière peu chatoyante elle était la cible des critiques venant de toutes parts cela a provoqué sa cohésion et a empêché tout laisser-aller pourtant je peux dire que j’étais vraiment fatigué avant cette Coupe du monde en Europe et notamment en Italie il faut se battre se battre toujours de toutes ses forces ça demande beaucoup de sacrifices pour un joueur sud-américain tel que moi car il est indispensable de savoir effectuer le même geste pour jouer le ballon mais aussi pour le récupérer quand il est perdu en Argentine un joueur peut perdre le ballon et ne plus s’en préoccuper ensuite voilà la grande différence l’intensité du travail et si Naples me donnait beaucoup d’amour cette surcharge de travail la pression et l’amour fou des Napolitains qui ne me permettaient pas de sortir de chez moi ne serait-ce que pour marcher quelques heures et humer l’air tranquillement sans qu’une émeute ne se produise la curiosité déplacée des journalistes italiens les plus passionnés mais aussi les plus cyniques du monde et ces moments de joie trop rares car dénués d’innocence c’était Villa Fiorito d’accord mais une Villa Fiorito d’adulte et moi j’étais je reste et je resterai cet enfant aux cheveux bruns bouclés qui jonglait à la mi-temps des matches professionnels c’est cet enfant que l’on essayait de tuer ou de posséder ce qui revenait au même après tout et moi cet enfant je voulais le garder intact cet enfant qui craignait son ombre et avait été béni par Dieu alors quand un journaliste est venu me voir avant la Coupe du monde je lui ai dit tout ce que je pensais je lui ai parlé de ce combat intense et titanesque que chaque homme livre avec lui-même mais qui chez moi prenait des proportions incroyables je lui ai dit

je me sens si seul je me sens abandonné heureusement que ma mère est auprès de moi mais je peux vous dire que le matin quand je la vois je lui dis Tota mamita un de ces jours nous enverrons tout balader et nous partirons d’ici loin très loin

il y avait eu des histoires pendant cette deuxième année à Naples ma vie sentimentale ne se déroulait pas comme je le pensais Claudia était loin mais il ne faut pas trop se laisser aller Ardeur mon cœur mais très vite ils ont vu que je pouvais prendre sur moi j’ai pris sur moi j’ai surmonté tout cela et j’ai acquiescé aux directives de Bilardo même si elles ne me plaisaient pas je ne m’en suis pas soucié j’ai tracé ma voie en Argentine deux grandes traditions de football s’affrontent que l’on peut résumer en une confrontation Menotti-Bilardo Menotti représente la face romantique des footballeurs qui manient le ballon aux rythmes du tango ce football connut son heure de gloire dans les années quarante ce sont mes grands prédécesseurs comme Di Stephano ou Manuel Moreno Menotti avait remis à l’honneur ce football romantique porté vers l’offensive où jamais on aurait marqué un joueur individuellement où la défense de zone était une marque de fabrique Bilardo lui représentait l’efficacité la face noire de ce même football où la tricherie était de mise et aussi la violence parfois un football rugueux et peu technique de gauchos l’Argentine n’a jamais eu de cesse de naviguer entre ces deux rives qui sont un peu les deux faces d’un même Janus mais moi je m’en fichais pour tout dire je n’en avais que faire moi je venais chercher mon dû tenir ma revanche et Bilardo ou un autre peu m’importait nous sommes arrivés au Mexique en équipe soudée quarante jours avant tout le monde le Mexique venait de subir un terrible tremblement de terre je m’étais séparé de mon ami et agent Jorge Cyterszpiler qui m’avait presque mené à la banqueroute à Barcelone et je voulais bâtir mon empire dans cet ancien empire au milieu des ruines Bilardo avait dit nous arrivons les premiers parce que nous voulons être les derniers à partir il avait formé une équipe défensive où je devais me charger de la création avec Jorge Burruchaga et Jorge Valdano ah Valdano mon grand ami un fidèle de Menotti un poète romantique c’était lui le vrai fils spirituel de Menotti même mine de play-boy il récitait des poèmes et se déplaçait avec une bibliothèque quand il jouait pour l’Argentine toujours le nez fourré dans les livres je l’aime bien Valdano c’est un homme honnête il a eu du mal à s’adapter au régime de Bilardo mais il s’y est fait comme nous tous les consignes étaient une chose la loi du terrain une autre et la loi du terrain c’était ma partie pas celle de Bilardo mais c’est pendant cette coupe du monde qu’en discutant avec Valdano j’ai pris conscience que j’avais un nouvel ennemi un homme qui était contre les joueurs contre Villa Fiorito un puissant qui n’avait jamais joué et qui disposait des joueurs comme d’une marchandise Joao Havelange le patron de la FIFA? et cet ennemi-là j’allais le garder toute ma vie Joao Havelange avait décrété que les matches de la Coupe du monde se joueraient à midi afin de plaire aux télévisions du monde entier et de ramasser plus de fric mais à midi au Mexique il fait 45 degrés si le football doit appartenir à des gens comme Havelange qui ne pensent qu’à l’argent et au rendement alors le football mourra il ne sera plus question de romantisme ou d’autres choses de la même sorte non tout n’existera plus et le jeu sera tué peut-être que c’est ce qu’il cherche quand je vois tous ces joueurs qui commencent à se doper qui s’envoient des injections de stéroïdes comme la nandrolone ou même de la créatine qui très étrangement est autorisée ah oui parce que ça c’est un vrai dopage monsieur chacun a son honneur mais pour certains il se situe dans le portefeuille n’est-ce pas alors quand je vois ces joueurs je les comprends Havelange et Sepp Blatter son second ce sont des capitalistes pour eux le football est une activité professionnelle comme une autre c’est à cause d’eux s’il y a du dopage du vrai parce qu’ils imposent des horaires et des rythmes de compétition qu’un être humain ne peut pas supporter enfin j’en reparlerai de mon cher et intime ennemi mais ce que je sais ce que je sais c’est qu’un jour on dira il avait raison le Pibe il avait raison Diego disait la vérité à l’époque tout le monde s’est tu tout le monde a eu peur et pourtant Valdano et moi on l’a dit moi je l’ai crié dans la presse que je ne voulais pas être pris pour un idiot que si ça continuait on nous ferait jouer à 5 heures du matin pour que les télés puissent diffuser nos matches dans le monde entier il nous a fait jouer à midi le bougre à midi au mois de juin au Mexique on cherchait de l’air sur le terrain on n’arrêtait pas de demander des petits sacs d’eau pour se désaltérer et en plus Havelange il a eu le culot de me répondre que je devais me taire et que les joueurs feraient mieux de jouer plutôt que de se plaindre mais ce cher Havelange qui lui fait gagner sa fortune grâce à qui il est ce qu’il est grâce aux joueurs alors je me suis tu j’ai décidé de répondre sur le terrain il ne savait pas Havelange ce qui l’attendait il ne savait pas autrement c’est sûr qu’il aurait agi autrement ah oui ça il ne savait pas et tous les sceptiques ils ne savaient pas non plus le premier match contre les Coréens fut étrange il y eut un peu de tae-kwon do mais très peu de football cependant dès ce premier match les observateurs un peu avisés ont vu que j’étais présent dans la peau d’un vainqueur sur le terrain j’ai donné deux buts et je fus à la manœuvre de l’équipe j’étais le capitaine Bilardo que nous surnommions gros nez m’avait nommé capitaine j’étais là pour montrer au monde ce que je savais faire j’étais là pour gagner le deuxième match contre les Italiens se profilait tous les observateurs nous donnaient perdants et le début de match leur a donné raison puisqu’un penalty fut transformé par Altobelli ah les Italiens je les connaissais bien et ils me connaissaient bien eux aussi depuis deux ans je leur en faisais voir de plus en plus mais ils ne comptaient plus Gentile dans leurs rangs ah non ce Gentile il était à la retraite et en plus j’avais lancé un appel après le match contre la Corée en disant que s’il n’était pas possible de jouer à cause des trop nombreuses fautes alors je rentrerais chez moi j’avais préféré prévenir car rien que contre les Coréens il y avait eu 32 fautes directes sur moi alors j’avais dit si je ne peux pas jouer si les arbitres ne protègent pas les joueurs alors je rentrerais chez moi et tous les footballeurs qui aiment le football qui appartiennent aux Villa Fiorito universels ont été d’accord avec moi il le fallait bien le jeu en dépendait alors contre l’Italie il y a eu des fautes mais pas trop pas plus que d’habitude enfin je crois de toute façon moi j’étais calme et serein sûr de ma force il était si loin le gamin de 1982 qui se vengeait contre les Brésiliens oh oui il était enterré celui-là maintenant il faudrait être plus fort que moi pour me battre il ne suffirait plus de faire des fautes l’antijeu ne serait pas suffisant pour m’empêcher de tenir ma revanche gagner la Coupe du monde la deuxième partie de mon rêve alors les Italiens ils croyaient bien tenir la victoire mais je suis sorti de ma réserve et d’un coup de patte un subtile coup tout doucement tout en finesse d’une précision ahurissante j’ai glissé le ballon hors de portée de Galli Galli allait être mon souffre-douleur les années qui suivirent avant de devenir mon ami lorsqu’il jouerait à Naples un coup de patte diabolique ou divin les deux adjectifs me seraient accolés à tour de rôle suivant l’habit de fête que je revêtirai tout au long de ma vie au deuxième tour nous avons joué contre l’Uruguay vraiment le match des frères ennemis et là j’ai commencé à élever mon jeu à des hauteurs hallucinantes et j’ai amené cette douce équipe d’Argentine à jouer sur le même registre que moi tellement haut que nombre de mes coéquipiers sentaient que c’était possible oui que c’était possible certains doutaient au début de la compétition je sais que certains doutaient même Valdano avait peur il disait

une équipe ne peut se résumer à un seul joueur serait-ce Maradona

mais moi je connaissais ma force mes faiblesses comme ces douleurs récurrentes au dos qui à cause d’un problème de croissance me faisaient régulièrement souffrir des douleurs atroces qui me clouaient au lit les docteurs disaient qu’ils ne pouvaient rien faire que la raison était pour une part psychologique psychologique je t’en foutrais c’était toute cette tension qui venait former un nœud dans mon nerf sciatique et ça la médecine officielle ne pouvait rien y faire j’ai lu que des prix Nobel de médecine ont inventé un appareil capable de mesurer les courants énergétiques qui traversent le corps il paraît que si l’un de ces courants est bloqué une crise survient dans tout le corps mais que faire les médecins se croient tout permis ils estiment qu’ils savent mieux que quiconque ce qui est bon pour vous et puis il y avait ma cheville ma cheville Goicoetchea comme je l’appelais depuis Barcelone elle me faisait toujours souffrir et la cortisone était souvent ma compagne pour pouvoir jouer juste avant notre match suivant j’ai dû subir trois infiltrations et quel match l’Angleterre rien que ça notre colonisateur la guerre des Malouines quatre ans plus tôt pendant la Coupe du monde 1982 certains de mes coéquipiers avaient des parents engagés dans la guerre de libération contre les Anglais las Malvinas son Argentina ? disaient les banderoles dans les stades quatre ans plus tard nous partions donc pour une revanche de la guerre des Malouines mais sur le terrain cette fois l’Angleterre quelle histoire l’Argentine toute entière s’est dressée derrière notre équipe ça faisait plaisir à voir et nous ça nous a donné une force exceptionnelle la rencontre s’est d’abord déroulée de manière tout à fait normale nous avions le ballon nous étions supérieurs techniquement tout se passait le mieux du monde mais moi je sentais bouillir en moi une force qui si je la laissais s’installer dévasterait tout une force incroyable avant le match j’avais vu Valdano me regarder faire l’inventaire de ma technique lors de l’échauffement et je sais qu’il l’a vue lui il a vu cette force qui émanait de moi je ne sais pas si les Anglais l’ont sentie ce que je sais c’est qu’ils l’ont vue en deuxième période à 0-0 j’ai commencé une course folle et puis la balle a rebondi et un joueur anglais a voulu la dégager mais il s’est trompé de sens et il l’a envoyée vers son gardien Shilton moi j’ai suivi et j’ai sauté mais j’ai vu que Shilton avait de l’avance et il avait ses bras alors mon poing gauche est monté et je crois que c’est lui qui a expédié la balle dans les buts je crois bien oui et l’arbitre a sifflé but ah quelle histoire ça a été un truc incroyable c’est vrai que c’était de la triche mais je ne sais pas trop de toute façon il est arrivé à tous les grands champions à Platini à Zico à Pelé d’inscrire un jour un but avec la main j’ai dit après le match que c’était la main du dieu était-ce la main de Dieu peut-être bien Dieu m’a toujours aidé alors les Anglais ont crié tous ont crié mais moi je sentais toujours cette force en moi et je ne l’avais pas laissée s’exprimer certainement pas dans ce faux but mais après tout si l’arbitre ne l’avait pas vu est-ce de ma faute ou de la faute de l’arbitre pourquoi quand un joueur fait une grosse faute on s’en prend à l’arbitre et pourquoi quand moi je fais une grosse faute on ne s’en prend qu’à moi j’aimerais comprendre j’ai marqué de la main et l’arbitre ne l’a pas vu et il a validé le but l’arbitre est un acteur à part entière d’un match de foot s’il laisse passer une faute c’est le jeu c’est un incident comme un autre je ne suis pas un saint et n’ai jamais revendiqué ce titre évidemment tout cela fait le jeu des bacchettoni? ces cols blancs qui compensent leur manque de talent par un esprit critique et moralisateur qui descend du haut de leur condition sociale et c’est pour ça parce que je les entendais crier au loin j’entendais la clameur s’élever alors je me suis décidé à laisser ma force s’exprimer je me suis dit Ardeur mon cœur montre-leur que tes pieds aussi sont de Dieu c’était une balle qui aurait été anodine pour n’importe qui d’autre même pour Pelé le premier des bacchettoni je suis dix mètres à l’intérieur de mon camp à soixante mètres de Shilton je reçois la balle et là je me dis en une fraction de seconde ici tu vas bâtir ton empire je sais quel goût il a cet empire dix ans plus tôt j’avais joué un match amical avec l’Argentine à Wembley et j’avais exécuté presque la même occasion à l’époque j’avais tenté de mettre la balle au second poteau hors de portée du gardien et Hugo mon frère m’avait dit tu aurais dû essayer le premier poteau alors je reçois la balle et immédiatement par une pirouette et un râteau je me mets dans le sens du but anglais et désorganise deux joueurs adverses j’ai vu Valdano partir seul je pousse deux fois le ballon qui passe la ligne médiane un Anglais me court après un autre est devant moi je le dribble j’accélère ils courent tous après moi j’arrive près de la surface de réparation je suis à cinq mètres je vois Valdano démarqué je dribble d’un crochet droit un autre anglais essaie de me ceinturer je fais un petit saut de cabri pour l’éviter tout va très vite le gardien arrive et un autre Anglais Valdano est toujours démarqué je ramène la balle de mon pied gauche je la ramène juste devant moi en même temps que le gardien sort dans mes pieds je pense à Hugo surtout le premier poteau inutile de chercher la difficulté je fais un tout petit crochet qui feinte Shilton je sens un autre Anglais dans mon dos qui me tacle fort très fort je pousse le ballon dans le but vide je tombe je me relève le stade le monde retient son souffle le monde entier cherche son souffle je le lui donne je cours je cours au poteau de corner et j’échappe je défis je vaincs j’efface mon ombre je saute le poing en l’air Dieu m’embrasse je suis sur le toit du monde sur le toit de mon empire les bacchettoni ont éteint leur poste de télévision Havelange joue au water-polo son sport de prédilection une action de soixante mètres et de onze secondes durant laquelle j’avais dribblé Reid et Beardsley Butcher Fenwick puis de nouveau Butcher et Shilton six joueurs plus de la moitié de l’équipe Shilton le gardien anglais dira après match

je n’oublierai jamais le sang-froid de Maradona sur cette action la balle semblait littéralement collée à son pied gauche à la fin de l’action il était cerné serré de très près par trois défenseurs mais d’un coup de rein alors qu’il était en bout de course il parvint à les déséquilibrer à me passer à marquer je n’avais jamais vu ça

j’avais bien fait de laisser s’exprimer cette force qui bouillonnait en moi et Giusti l’un de mes partenaires dira

je ne crois pas que lui-même ait réalisé tout de suite ce qu’il venait de réussir il a dû s’en rendre compte bien plus tard

eh bien il se trompe car moi j’avais tout vu c’est presque comme si j’avais vu ce but avant de le réussir d’abord en arrivant près de Shilton j’avais repensé à Hugo et là en une fraction de seconde je me suis souvenu de la remarque de mon frère mais c’est vrai c’est vrai ce que je dis j’ai tout vu tout senti avant que ça ne se déroule mais surtout il s’est passé quelque chose de fondamental pour que je réussisse cet exploit Valdano et Burruchaga m’ont accompagné tout au long de l’action s’offrant en option de passes et compliquant la tâche des défenseurs anglais ce fut très important par exemple juste avant d’éviter Shilton quand j’ai tiré du pied gauche j’ai senti que Butcher me donnait un coup très brutal mais je n’ai pas eu mal l’émotion fut plus forte que la douleur j’ai pensé qu’on avait gagné ce match si spécial j’ai pensé à ma mère à mes coéquipiers à mes amis à tous ceux qui ont cru en moi et en cette équipe si critiquée et j’ai commencé à penser que nous pouvions être champions du monde c’est ainsi que quand l’équipe s’est retrouvée aux vestiaires tout le monde a crié Maradona Maradona et moi je les ai regardé et j’ai crié Argentina Argentina même dans les vestiaires j’élevais mes coéquipiers je n’avais que ce rêve car je les aimais ils étaient tous des joueurs de Villa Fiorito comme mes coéquipiers napolitains mon rêve c’était de les amener tous avec moi sur les cimes du jeu car moi j’avais accès à Dieu et je voulais qu’eux tous aient accès à Dieu et je voulais que les spectateurs et les téléspectateurs qui étaient de Villa Fiorito pas les bacchettoni ceux de Villa Fiorito aient accès à Dieu parce que si Dieu n’avait pas été là nous n’aurions pas battu les Anglais et Dieu était là avec moi donc avec l’équipe d’Argentine pour gagner cette Coupe du monde pour réaliser pleinement complètement mon rêve et les journaux commentaient il n’est plus question de savoir qui de Platini et de Maradona est le meilleur mais bien qui de Maradona et de Pelé est le meilleur et c’était des journaux français qui écrivaient cela parce que leur Platini était mon rival à cette époque et c’est lui qui est venu justement à mon secours quand on l’interrogea au sujet de mon premier but il répondit je crois que son second but comptait double Un seigneur ça je vous le dis sa réponse était clair limpide cristalline et pan dans la tête du journaliste certainement l’un des ces bacchettoni ah parlons-en des bacchettoni leur digne représentant c’est bien Pelé voilà bien un joueur intouchable qui peut dire les plus grandes idioties et pour qui les journalistes ont la plus grande mansuétude voilà bien un exemple de bacchettono un col blanc lisse et hypocrite un moralisateur Pelé est un fonctionnaire du football qui jamais n’a levé une équipe à lui tout seul une équipe jugée faible il a eu la chance de jouer auprès de joueurs presque aussi bons que lui dans l’une des meilleures équipes de tous les temps mais maintenant Pelé parce qu’il représente Mastercard ou je ne sais quelle compagnie mondiale se croit obligé de pérorer et de juger du haut de son piédestal personne ne dit qu’il s’exprime pour rien ou pire pour dire des stupidités que l’on accueille comme pain béni Platini aime le pouvoir donc il sera corrompu lui aussi on est contre le pouvoir ou avec le pouvoir il n’y a pas d’alternatives mais Platini n’est pas un bacchettono il ne juge pas les autres joueurs ce n’est pas le grand inquisiteur moi j’ai répondu sur le terrain parce que je voulais que Pelé comme Havelange son grand copain ils comprennent que cette coupe du monde était mienne et que personne ne pourrait me la voler pas celle-là comme a écrit un journaliste

jamais dans l’histoire du foot un joueur n’a été aussi vital aussi influent aussi déterminant que Maradona pour sa sélection nationale sur ce plan Diego fut plus pour l’Argentine que Pelé pour le Brésil

ce n’était pas moi qui le disais c’était lui pas moi lui et après la finale j’ai pu dire je suis heureux de n’avoir pas marqué c’est la preuve que nous avons une grande équipe et pan ça leur apprendra à Pelé et à tous les bacchettoni en fait c’est Menotti qui a le mieux commenté mon match contre l’Angleterre en disant dans sa langue toujours surprenante

Diego est le résumé de l’information génétique contenue dans toute l’histoire du football argentin c’est le produit de l’histoire d’un peuple et de ses traditions c’est un prototype idéal c’est sans doute cette perfection qui en fait un homme seul

Menotti je ne suis pas sûr que notre association ait jamais été bénéfique mais ce dont je suis persuadé c’est que personne ne m’a mieux compris personne le résumé de l’information génétique contenue dans toute l’histoire du football argentin il n’y a que Menotti pour parler ainsi on ne comprend rien mais on sent que c’est intelligent après ce match contre l’Angleterre j’étais bien je me sentais rasséréné en accord avec moi-même c’était suffisamment rare pour être noté mais ma cheville commençait à vraiment me faire souffrir pour la demi-finale contre la Belgique j’ai joué avec une chaussure gauche de quatre taille supérieure à la mienne et plusieurs infiltrations de cortisone et autres calmants dont l’accoutumance à Barcelone, à Naples et en équipe d’Argentine commençait à se ressentir sur ma santé et notamment sur mon poids mais ça personne ne me le disait à l’époque si j’ai ainsi vieilli prématurément si mon poids était un yo-yo lancé dans une course folle si peu à peu je me suis accoutumé à utiliser des drogues afin de calmer ma cheville Goicoetchea et mon dos si j’ai accepté tout cela c’est pour jouer jouer encore qu’aurait été ma vie si je n’avais plus pu jouer si j’avais passé mes journées à regarder mes coéquipiers du fond de l’infirmerie je ne pouvais pas ne pas assumer mon rôle j’étais le Pibe de Oro que diable j’avais cette infinie conscience de mon rang en tant que footballeur de mes responsabilités sur le terrain de mon devoir vis-à-vis de mes coéquipiers et vis-à-vis de mon public je n’ai jamais voulu déroger à mes responsabilités contrairement à d’autres qui passent leur temps à se cacher sur un terrain je voulais être à Villa Fiorito mais déjà à 9 ans quand on m’interviewait j’avais cet air sérieux et responsable qui ne me quittera jamais cette fierté dans les yeux cette sûreté en mon jeu non pas en moi malheureusement je n’avais pas cette sûreté concernant ma personne et cela me jouerait des tours mais sur le terrain j’étais le Pibe de Oro hors du terrain j’étais moi et je n’aspirais qu’à une chose retourner sur le terrain et si pour cela j’avais dû acheter toute l’Italie je l’aurais fait parce que là sur le terrain j’étais moi-même et que là mon ombre ne me dictait plus sa loi sur le terrain j’étais le capitaine j’étais proche de Dieu hors du terrain rien ne me différenciait des autres gens Dieu était absent sur le terrain la joie et la légèreté de jouer et marquer hors du terrain la pression et des responsabilités pour lesquelles je ne suis pas fait je ressemble à cet albatros heureux dans les airs et si penaud à terre après ce match contre l’Angleterre j’ai vraiment pensé que nous pouvions aller jusqu’au bout et Jorge Valdano qui avait douté de cette équipe au début y a cru aussi il est devenu persuadé comme moi à cause de moi à cause de ce second but qui avait été pour Valdano un vrai but venu de dieu

quand Diego a marqué contre l’Angleterre ce but extraordinaire qui est devenu un symbole du football international j’étais à ses côtés sur le terrain et j’accompagnais l’action d’abord comme un partenaire et un potentiel récepteur d’une passe puis rapidement comme un spectateur fasciné après le match sous la douche Diego m’a expliqué que pendant toute l’action il avait cherché un espace pour m’adresser le ballon et me mettre en position de marquer mais qu’il ne l’avait pas trouvé et qu’il était donc allé au bout par obligation d’une certaine manière il m’a vexé qu’il ait eu le temps de penser à me chercher alors qu’il semblait n’avoir pas le temps de résoudre les problèmes immédiats de dribbles qui se succédaient pour moi c’était incroyable en écoutant ça je me suis soudain senti à ses côtés comme un très modeste footballeur

et pourtant il ne l’était pas avec Valdano et Burruchaga j’avais deux magnifiques lieutenants sur le terrain et c’est ainsi que le match contre la Belgique fut une simple formalité certains journaux ont titré le lendemain Maradona 2 Belgique 0 ce n’était pas bien pour le reste de l’équipe et cela m’avait énervé et déçu les journalistes m’avaient toujours énervé en fait ce match contre la Belgique je l’attendais impatiemment car c’était la revanche de 1982 ce premier match complètement raté où l’entraîneur Guy Thys m’avait pris en tenaille cette fois ce fut très différent en fait ce fut l’inverse ah ce vieux sorcier belge je l’aimais bien mais pas au point de lui laisser l’espoir de recommencer deux fois de suite le même coup dès le début je me suis chargé de sonner la charge avec ma chaussure trop grande et mes injections de cortisone avec toute ma fierté qui consistait à ne jamais se plaindre et rapidement après un départ fulgurant sur une ouverture le long de la ligne de surface de réparation j’ai piqué ma balle et ai marqué le premier but le second fut aussi simple il n’y eut pas d’ouverture car ce fut une action personnelle j’ai dribblé quatre Belges et ai marqué Guy Thys dira par la suite

je ne sais pas ce qu’il faut faire contre un extraterrestre

nous étions en finale contre l’Allemagne j’ai orchestré le jeu en finale car Lothar Matthaüs me marquait de près et je commençais à être fatigué j’ai joué au service de l’équipe et quand les Allemands sont revenus à 2-2 à la fin du match je n’ai pas eu peur j’ai senti la force en moi qui ne demandait qu’à s’exprimer elle était là tapie il m’en restait encore un peu suffisamment pour faire basculer le match d’un coup de rein d’un coup d’œil et d’un coup de patte j’ai propulsé Burruchaga vers le but une ouverture lumineuse pour un troisième but qui nous donnait la victoire lorsque j’ai vu la balle entrer lentement j’ai eu envie tout d’un coup d’être à Buenos Aires nous étions champions du monde c’était la victoire suprême je réalisais complètement mon rêve j’ai le souvenir d’une joie très intense mais peut-être pas aussi forte que je l’aurais pensé sur un plan personnel du moins j’ai rarement été aussi heureux que durant le mois qu’a duré la Coupe du monde et quand le succès est arrivé il m’a paru presque naturel je suis alors monté vers la tribune présidentielle et j’ai pris la coupe des mains de Joao Havelange il m’a regardé avec son complice Sepp Blatter et j’ai bien vu que ce n’était pas le plus beau jour de sa vie mais il ne pouvait pas faire autrement moi je n’en avais que faire ce qui l’a emporté surtout au moment où j’ai reçu la Coupe du monde c’est le sentiment de devoir partager partager avec les Argentins je crois qu’on ne peut pas imaginer ce que le succès a représenté pour le plus grand nombre d’entre eux mais un autre peuple a ressenti un immense sentiment de fierté les Napolitains car c’était un peu leur victoire c’était leur fierté à eux petits Napolitains pauvres bruns et honnis du reste de l’Italie de posséder Maradona dans leur équipe ma victoire était la leur et après avoir fêté à Buenos Aires cette Coupe du monde c’est Naples qui m’a reçu en héros j’étais encore dans l’euphorie du Mexique du stade Aztec quand je suis arrivé à Naples pour réaliser avec Naples pour réaliser les mêmes exploits qu’avec l’Argentine je voulais hisser Naples au sommet de l’Italie de l’Europe que sais-je encore je voulais le meilleur pour ce peuple tant habitué à perdre et qui enfin se sentait prêt à vaincre même le destin à Naples j’étais connu et reconnu j’habitais maintenant sur la colline de Prosilippo et je n’en sortais que la nuit pour oublier toute la pression de la journée la nuit j’aurai voulu être anonyme je ne demandais qu’une chose être tranquille et cela m’était refusé quelqu’un comprendra-t-il un jour que je ne demandais pas grand chose juste être tranquille et vivre ma vie avec ma famille et mes amis cette tribu si chère à mes yeux parce qu’elle était une Villa Fiorito microcosmique et reconstituée pendant sept années que je vivrai dans la cité parthénopéenne jamais je ne pourrai marcher tranquillement dans la rue ne serait-ce que descendre la grande rue devant chez moi ou humer l’air oxygéné de ma colline je serai assiégé oh oui ils m’aimaient ces chers Napolitains mais moi ce que je voulais c’était mener une vie simple et boire un verre avec mes amis et cela mon destin me l’interdisait je ne sortais qu’en voiture et la nuit et là comme on me reconnaissait je n’avais de cesse d’échapper à mon ombre ce Pibe de Oro qu’on tentait de toucher de palper d’appréhender comme une chose sacrée je ne cherche pas d’excuses je veux juste qu’on comprenne que cette vie cette gloire que je devais assumer n’était qu’une prison et que seul le terrain me redonnait confiance en moi le terrain où Diego et Maradona faisaient un le terrain où je donnais de la joie le terrain où tout ce qui m’était interdit au-dehors me paraissait possible le terrain une aire de liberté un petit paradis pour moi alors que la vie la vrai vie n’était qu’un enfer qu’y a-t-il à vivre en enfer il n’y a pas de vie en enfer il n’y a que la recherche d’un sens ce sens pauvre de moi ce sens je l’ai cherché dans les paradis artificiels parce que de toute façon les paradis hors du terrain ne pouvaient être qu’artificiels j’ai beaucoup de mal Ardeur mon cœur j’ai beaucoup de mal à voir tout cela de manière logique il est sûr que le tempérament sud-américain a besoin de faire la fête de sortir en boîte de nuit mais moi moi j’étais bien sûr comme ça et je ne le nie pas le pourrais-je ce que je nie c’est l’inéluctabilité qui a entouré mon histoire d’amour avec Naples ce que je nie c’est cette fatalité qui m’a plaqué au sol tout près trop près de mon ombre à Naples la cocaïne est partout il est impossible de vivre à Naples à un certain niveau de popularité ou de richesse sans avoir à faire à ces hommes que l’on dit d’honneur qui constituent la camorra? dès la première année on m’avait invité à des soirées privées dès que je faisais un pas quelque part des hordes de photographes payés par qui je ne le sais pas Dieu le sait des hordes de photographes me prenaient en photo avec d’autres hommes des hommes d’honneur dès que le succès a été napolitain c’est-à-dire dès mon retour du Mexique dès que j’ai pris en main l’équipe dès que j’ai eu comme avec l’Argentine deux lieutenants le Brésilien Careca et Giordano nous étions les magica dès cette année 1986 qui a été celle de tous les succès j’ai été plus prisonnier que jamais de Naples des hommes d’honneur de Ferlaino et de mon image durant cette troisième saison lorsque la presse m’interviewait je répondais à la troisième personne en parlant de moi-même il a marqué un beau but il a fait un bon match d’aucuns ont trouvé cela prétentieux je ne me prenais pas pour Dieu pour César ou je ne sais qui d’autre Dieu le sait mais je voulais échapper à ma propre image cette ombre qui me collait au corps et qui se faisait grandissante jusqu’à m’étouffer m’empêcher de bouger un peu comme les ailes de l’albatros est-ce qu’une autre vie aurait été possible je ne le sais Dieu le sait Dieu sait tout mais moi sorti du terrain je ne savais rien ou pas grand chose ce qui n’était pas suffisant n’avez-vous donc jamais lu avec un grand bonheur des livres d’écrivains dont la vie semblait un pauvre brouillon quelqu’un peut exceller dans son art et être profondément maladroit dès qu’il en sort je n’avais aucune accointance avec les hommes d’honneur mais je savais une chose ils n’étaient pas des bacchettoni ils n’étaient pas des gens bien comme il faut mon erreur aura été de croire qu’ils faisaient parti de la gente pendant cette troisième saison Naples va tracer un sillon profond et indélébile sur l’Italie ce sillon portera mon nom Diego Maradona Naples champion d’Italie qui gagnait aussi la coupe d’Italie c’était pour les Napolitains plus beau qu’une Coupe du monde c’était la prophétie de Totonno qui se réalisait

c’est lui c’est lui que nous voulions que nous attendions c’est pour lui que nous avons bâti cette vieille cité oubliée de Dieu dont le cœur bat sans objet

c’est moi il Pibe de Oro sur le toit du monde et si seul c’est la déchéance qui guette celui qui est au sommet la nuit du titre tout Naples est entrée en ébullition ah que cette joie des Napolitains faisait plaisir à voir tout Naples fou déchaîné ivre parti dans un carnaval dionysiaque qui a duré sept jours sept jours où la terre s’est arrêtée de tourner et où j’ai été sanctifié tout cela avait été parfaitement orchestré par les hommes sans nom qui ressemblent à une pieuvre et qui étendent leurs tentacules dans les recoins les plus fermés rien ne leur échappe et comment moi si naïf si emprunté hors du terrain aurai-je pu prévoir et éviter leur mainmise ce sont les bacchettoni qui se gausseront de ce destin cela les fera rire ils l’avaient prévu eux eux qui soupirent en avouant qu’un grand sportif n’est rien s’il n’est pas exemplaire l’exemplarité qu’est-ce que c’est je ne le sais plus ils ne le savent pas non plus Dieu le sait ma quatrième saison fut harassante on parlait beaucoup trop de moi de mes frasques et de ce fils présumé qui était exhibé dans la presse on parlait peu de football nous avons échoué pour le titre mais les Napolitains restaient confiants ils disaient mieux vaut un seul scudetto ? gagné comme des lions que vingt-deux gagnés comme des Agnelli mais la saison suivante j’ai montré ma fatigue je n’en pouvais plus Guillermo Coppola mon nouvel agent me trouvait totalement déprimé

ce qui m’a stupéfié disait-il c’est qu’il n’avait de goût à rien il allait à l’entraînement et ensuite déambulait dans sa maison à regarder des cassettes vidéo toute la journée et même la nuit il était comme un prisonnier dans sa propre maison je lui ai demandé ce qui n’allait pas il m’a répondu qu’il lui était interdit de mener une vie normale à cause des supporters les gens grimpaient parfois dans les arbres de la rue pour l’apercevoir dans sa maison Naples lui avait promis une maison mieux protégée pour préserver son intimité mais elle n’était jamais venue

j’étais à bout des nerfs excédé par toute cette pression qui me dépassait il me fallait de plus en plus de cortisone de plus en plus de traitement et de plus en plus de fêtes jusqu’au petit matin car de plus en plus je ressentais cette pression lorsque j’étais sur le terrain oui même sur le terrain je sentais mon ombre grandissante je la voyais qui allait me happer cela ne faisait aucun doute aussi à cette époque j’ai cessé d’aller aux entraînements mais chaque dimanche je prenais sur moi j’étais toujours le meilleur et si mes entraîneurs comprenaient quelquefois difficilement quelquefois plus facilement que j’avais besoin d’air mes partenaires eux comprenaient très bien car ils auraient tout donné pour que je sois à leurs côtés le dimanche c’est tout ce qui comptait pour eux que je sois bien pour jouer le dimanche alors si je devais me passer d’entraînements de toute façon ils savaient que je n’en avais pas besoin la tactique tout ça c’est moi qui l’inventais et eux ça leur suffisait mais Ferlaino a commencé à montrer son vrai visage celui d’un président qui comme tous les présidents prenait les joueurs pour des employés mais moi j’étais le Pibe de Oro alors je n’étais pas un employé j’avais tout donné à cette ville j’attendais un minimum de considération je ne demandais pas grand chose et je faisais toujours mon boulot mieux que personne alors je suis allé voir Ferlaino dans son bureau je lui ai dit il faut que je change d’air je n’en peux plus j’ai aimé cette ville comme elle m’a aimé mais maintenant que l’empire est bâti je veux partir Ferlaino il m’a regardé dans les yeux et il m’a dit je vois ta détermination Diego il m’appelait encore Diego c’est drôle non mais gagne la coupe d’Europe d’abord et tu auras ton transfert Bernardo Tapia était venu me voir il m’avait dit viens à Marseille tu seras tranquille je veux gagner la Coupe d’Europe et je veux le faire avec toi et moi je voulais aller avec Bernardo Tapia parce qu’il avait l’air sympa et faisait impression aux commandes de son avion privé alors quand Ferlaino a dit gagne la Coupe d’Europe d’abord et tu auras ton transfert après alors je me suis dit cette Coupe d’Europe elle t’appartient et je me suis employé à la gagner je me suis remotivé j’ai laissé parler cette force qui était en moi depuis Villa Fiorito depuis que je l’avais sentie la première fois lorsqu’à 3 ans on m’avait offert mon premier ballon et que j’avais dormi avec et nous avons gagné cette Coupe d’Europe après des quarts de finale épuisants contre la Juventus de Turin et une défaite à l’aller 2-0 les journaux avaient titré Maradona joue trop vite pour ses coéquipiers mais au match retour nous avons tous joué à la même vitesse et nous avons gagné 3-0 en demi-finale contre le Bayern Munich où à l’aller nous avons fait 2-2 où j’avais joué avec six infiltrations et où Beckenbauer avait dit même sur une jambe Maradona est trop fort et pourtant Beckenbauer c’est plutôt rare qu’il encense un joueur s’il n’est pas allemand en finale contre Stuttgart j’ai donné trois passes décisives et marqué un but sur cinq buts marqués par notre équipe j’étais heureux vraiment heureux de ce nouveau succès mais maintenant Ferlaino devait tenir sa promesse oui il devait tenir sa promesse je suis parti en Argentine me reposer et quand dans les journaux j’ai découvert que Bernardo Tapia était venu à Naples et était reparti les mains vides alors là j’ai refusé de retourner à Naples et c’est là que tout a commencé je me suis marié avec Claudia parce que je l’aimais et pour être un bon père pour mes deux petites filles adorées Giannina et Dalma on a critiqué mon mariage alors qu’à la même époque Borg se mariait avec autant de fastes seulement moi on ne me passait rien parce que bon nombre de gens importants n’étaient pas invité j’avais rassemblé toute l’équipe de Naples tous mes amis des amis de longue date de Villa Fiorito et Esquina le village de mon père des paysans de la campagne napolitaine et des pêcheurs de Margellina que j’avais rencontrés et qui m’avaient emmenés sur leur bateau j’ai tout payé des millions de dollars pour qu’on forme tous une immense Villa Fiorito au Luna Park de Buenos Aires les bacchetoni me sont tombés dessus oui j’étais un nouveau riche oui j’avais des goûts dispendieux oui je m’amusais à aucun sportif ou artiste avant moi on a autant reproché d’être soi-même un homme simple sans éducation et fier de son engeance et de ses amis pendant ce temps à Naples il s’en passait de belles je voyais bien qu’une campagne s’organisait contre moi j’ai pensé que mes proches ma famille mes amis n’étaient plus en sécurité dans cette ville une bille d’acier avait transpercé le pare-brise de ma voiture l’appartement de ma sœur avait été mis à sac tout était fait pour m’intimider on ne voulait pas que je parte on me dit que les Napolitains se sentaient trahis par ma volonté de partir mais moi je leur avais tout donné je savais que je ne pourrais pas faire plus j’étais à bout de forces à cette même époque Il Mattino publiait une photo de moi avec une famille camoriste prise des années plus tôt alors que j’avais accepté de venir à une soirée en mon honneur c’est aussi à cette époque que j’ai su que Ferlaino avait des actions dans Il Mattino je sentais le piège se refermer le nord de l’Italie voulait ma peau et si on réussissait à détruire mon image c’était tout bon pour Ferlaino et les nombreux publicitaires qui me devaient des fortunes d’ailleurs le Napoli fut très rapide pour mener une action en justice contre la diarma ma compagnie de production et Ferlaino qui avait dit à la presse Maradona continuera de jouer à Naples ou ne jouera plus nulle part nulle part j’étais cerné alors je me suis encore remotivé parce qu’une échéance arrivait une nouvelle Coupe du monde alors j’ai rappelé cette force j’ai sondé mon cœur et je crois que c’est là oui c’est là la première fois que je me suis laissé aller à l’introspection parce qu’il n’y avait plus de il ou de Diego il y avait l’incommensurable blessure qui ne demandait qu’à s’ouvrir et à m’engloutir j’ai dit Ardeur mon cœur et Naples a gagné un nouveau championnat Naples fut moins heureuse mais je voulais lui montrer que je l’aimais que je l’aimais mais que je n’en pouvais plus alors après ce titre je me suis retiré dans une clinique spécialisée afin de retrouver ma forme de 1986 malheureusement je payais tous mes efforts ma vie dissolue ces calmants et ces douleurs incessantes la cheville puis le dos le dos puis la cheville ma tête dans un étau mon football dans un étau ma vie dans un étau qui serrait l’étau je ne le sais pas Dieu le sait et jugera les vivants et les morts la Coupe du monde se jouait en Italie c’était un dernier défi un défi contre moi-même pour moi-même autant que pour mes supporters Bilardo était toujours l’entraîneur mais beaucoup de mes amis étaient fatigués ou à la retraite Valdano était parti et Burrachaga revenait de blessures nous avons très mal commencé contre le Cameroun qui nous a battu 1-0 après j’ai joué comme on agonise une vraie agonie un combat contre moi-même contre mon ombre contre l’ombre de moi-même chaque match se jouait sur le fil du rasoir et l’Argentine avait de la chance Dieu ne m’avait pas abandonné contre le Brésil au second tour j’ai senti ma force tenter de se frayer un chemin en moi je l’ai laissée s’exprimer et en une échappée en un coup de patte je suis redevenu il Pibe de Oro j’ai offert un but venu de nulle part à Caniggia mon complice qui remplaçait Valdano nous avions le droit de rencontrer l’Italie à Naples je me suis totalement retrouvé pour ce match j’étais chez moi près de mes chers Napolitains et j’ai imprimé le rythme de cette rencontre nous nous sommes qualifiés grâce à mon tir au but que je tirais en dernier toujours en dernier pour prendre mes responsabilités mais alors je ne sais pas si j’avais su cette finale restera comme un cauchemar Caniggia n’était pas là suspendu par un arbitre qui appliqua le règlement à la lettre Burruchaga était loin de sa forme et moi avec ma cheville et ma cortisone je n’en pouvais plus pendant les hymnes l’Italie a hué l’Argentine je ne pensais pas que c’était possible huer mon pays je n’en croyais pas mes oreilles c’est vrai que nous ne jouions pas bien c’est vrai que je représentais Naples c’est vrai que nous avions éliminé l’Italie mais là ce fut un vacarme assourdissant la caméra qui filmait les équipes alignés s’arrêta sur moi j’ai dit hijo de puta? et tous les Italiens ont lu sur mes lèvres mon ressentiment à leur encontre le match fut vide sans intérêt loin du jeu loin de Villa Fiorito nous défendions et ne pouvions pas faire grand-chose d’autre nous défendions et tenions tête aux Allemands qui ne réussissaient rien de bon non plus et il a fallu ce penalty très généreux à quelques minutes de la fin un penalty donné offert pour la réunification de l’Allemagne un penalty sifflé par le gentil monsieur Codesal tiens tiens mais monsieur Codesal qui n’avait jamais arbitré à ce niveau n’était-il pas le gendre de monsieur Havelange le foot n’existe plus seule la politique prime et même la politique n’existe plus seule l’économique prime mon rêve d’un deuxième succès s’écroulait sous les coups de boutoir du pouvoir el gente avait depuis bien trop longtemps droit à la parole il fallait que je perde il fallait éliminer le Pibe mes pleurs furent vus par des millions de téléspectateurs car l’Italie sifflait encore l’Argentine les Portègnes étaient désignés du doigt comme des gens peu fréquentables je pleurais et je ressemblais à Parthénopée l’une des deux sirènes qui aurait tant voulu serrer Ulysse dans ses bras et qui s’était perdue puis échouée dans la baie de Naples même mon chant était inutile mon chant n’était plus qu’un chant du cygne

Tu marcheras avec moi tant que mon corps jettera son ombre a écrit le poète eh bien c’est ce que Diego disait à Maradona ou le contraire je ne sais pas très bien qui est qui j’ai perdu les repères qui composaient mon identité je sais que de l’extérieur les gens croient que je suis multiple mais je n’ai jamais cessé d’être un l’enfant pauvre qui a grandi à Villa Fiorito et qui ne demandait qu’à jouer au football je ne veux pas pleurer et je ne veux pas faire pleurer non plus non non je dis juste que ah oui Diego Maradona c’est moi c’est moi qui ait fui l’Italie comme un voleur ce jour de mars 1991 je devenais paranoïaque on m’en voulait quelques traces de cocaïne trouvé dans mes urines après ce match harassant contre Bari quelques traces remontant à quatre cinq jours c’est ce que diront les médecins les médecins je les tiens en horreur et c’est pour ça c’est pour ça pour quelques traces de cocaïne personne ne voulait m’aider j’attendais que le sort vienne me sortir de là j’attendais un signe du destin que quelqu’un vienne et dise viens Diego on s’en va tu vas voir ailleurs il fait beau et tu auras un terrain un petit terrain caillouteux où tu pourras jouer avec tes copains c’est ça jouer avec ses copains un terrain à Villa Fiorito pas d’arbitres pas de FIFA pas de journalistes juste la joie de taper dans le ballon pas d’enjeux pas de responsabilités et pas de pression Diego étouffe laissez-le respirer faites place mais non rien ne venait alors je me suis enfoncé longuement profondément Ferlaino il en porte la responsabilité il n’a pas voulu que je parte pourtant moi je disais je criais laissez-moi partir laissez-moi je vous ai tout donné je n’en peux plus j’attendais qu’on me tende la main et comme rien ne venait la cocaïne elle venait la cocaïne elle était partout à Naples plus je m’enfonçais plus il y en avait j’en avais plein les poches j’étais malade j’étais malade je l’ai crié et on a entendu coupable et on m’a condamné il y avait très peu de temps que la cocaïne était considérée comme un dopant et il n’y avait que quelques traces mais ceux qui nous gouvernent ont dit coupable et on m’a jeté aux orties et moi je voulais tellement jouer je ne pouvais rien faire d’autre je ne savais rien faire d’autre on a pris Maradona et on l’a foulé aux pieds le faisant passer pour un salaud oh Maradona n’était pas un saint il n’a jamais rien revendiqué de tel n’est-ce pas Maradona mais oui Diego tu le sais bien toi que je ne suis pas un saint Maradona il voulait juste écouter Diego le petit Dieguito qui était resté pour tout le monde le Pibe de Oro le petit gamin qui avait eu trop tôt la conscience de soi la conscience de ses responsabilités la conscience d’être moi-même que penseront Giannina et Dalmita de tes écarts Maradona je ne voulais plus entendre parler de rien j’avais levé la main et dit aidez-moi et on avait refermé le couvercle sur ma tête et fait la sourde oreille j’avais dit je suis prisonnier de Naples de Ferlaino de la pression de moi-même j’ai toujours été prisonnier de moi-même seul avec cette seule idée de ma propre perfection qui m’isolait encore plus et plus encore Maradona était mort la FIFA l’avait enterré pour quinze mois quinze longs mois où j’ai dû supporter un traitement terrible des psychologues se pressaient à mon chevet et je devais raconter ma vie comme si on ne pouvait pas comprendre ce qui m’avait amené jusque-là comme si ça ne se voyait pas comme le nez au milieu du visage j’étais malade on ne sait pas ce qu’est la maladie avant d’être malade et la maladie isole renforce l’isolement j’avais l’impression que personne ne pouvait m’aider et je ne sentais plus Dieu puisqu’on m’avait enlevé ma seule joie le terrain j’avais tout donné à l’Argentine même à Barcelone et à Naples tout Naples avait disputé 22 matches sans moi entre 1985 et 1990 et il n’en avait gagné que six mais maintenant je n’avais plus de goût à rien j’étais désœuvré et qu’est-ce qu’ils ont dit les psychologues à la fin de leur analyse il faut que Maradona retrouve le football pour finir sa thérapie ils ont dit sous la houlette de Ruben Navedo leur chef sa réinsertion dans le football était une notion fondamentale dans le traitement il ne pouvait accepter une telle chute la boucle était bouclée c’était parfait Ruben Navedo passait un tiers de son temps avec moi je ne suis jamais devenu intime avec lui je ne sais pas si son travail a porté des fruits il a dit

la première phase de la thérapie était axée sur le désir de revenir au football la seconde sur la nécessité de se ressourcer au sein de sa famille la cocaïne lui avait fait perdre sa condition de sujet durant toute sa carrière il fut un objet idéalisé puis dénigré il fallait qu’il retrouve sa condition de sujet c’est ainsi qu’à travers son retour au football et en prenant appui sur sa famille il a retrouvé progressivement cette situation

alors j’ai bien essayé de revenir mais mes vieux os avaient de plus en plus de mal à me soutenir je sentais tous les effets de mes nuits blanches qui me pesaient alors je suis revenu puis reparti puis revenu Séville puis Newell’s Old Boys puis plus rien oh tout cela n’était pas très important il n’y avait là que des prétextes car je voulais rejouer mais ne pouvais plus supporter la moindre pression surtout sur une année de championnat c’était trop long beaucoup trop long et la crainte de rechuter était trop forte je ne voulais plus aller au bout de moi-même je ne sentais qu’épisodiquement cette force m’irriguer cette force qui m’avait maintenu au sommet si longtemps c’est certainement ce qu’on appelle être rattrapé par son ombre et puis il y a eu un coup du sort l’Argentine qui avait perdu son jeu finit de déjouer complètement contre la Colombie dans un match de qualification pour la Coupe du monde 1994 0-5 une volée comme on n’en avait pas vu depuis des décennies et contre la Colombie l’un de nos plus chers ennemis sud-américains j’étais dans les tribunes du stade monumental de Buenos Aires lors de ce match les Argentins étaient dans le stade et savaient que j’y étais eh bien tous en voyant le score s’accroître dangereusement en voyant la défaite la déroute des nôtres se sont mis à crier des longs Diegoooooo Diegoooooo tous ont commencé à chanter ce long refrain le refrain de toute ma vie ce tango immortel et interminable Volver

Je devine le scintillement des lumières

qui au loin annoncent mon retour

revenir le front ridé les temps argentées par les neiges du temps

sentir que la vie n’est qu’un souffle

que vingt ans ce n’est rien/que le regard fébrile errant parmi les ombres

te cherche et t’appelle

vivre avec l’âme enchaînée à un doux souvenir

que je pleure encore une fois

c’était beau et long comme un souvenir qui revient à la surface sans qu’on l’ait appelé long et beau comme le chant d’une sirène échouée alors j’ai dit Ardeur mon cœur parce qu’effectivement je ne pouvais pas finir comme ça alors à cette équipe qui se cherchait j’ai insufflé mon supplément d’âme parce que ça personne ne me l’avait enlevé j’étais gros j’étais lent mais j’avais toujours ce supplément d’âme que tout le monde m’enviait depuis toujours et j’ai donné des couleurs à cette équipe d’abord je l’ai qualifié contre l’Australie ô mon Dieu dire qu’elle était obligée de jouer contre l’Australie ce match du rachat de la dernière chance pour pouvoir aller en Amérique l’Argentine devant jouer sa place à quitte ou double j’ai dit Ardeur mon cœur j’ai dit personne ni les psychologues ni la justice corrompue de ce pays ni les Ferlaino Havelange ou Nunez ne pourront m’enlever ça mon supplément d’âme personne ne pouvait rien faire contre ça dès que j’entrais sur un terrain je redevenais Pelusa le Pibe de Oro Diego tous les gosses du monde entier ils n’en avaient rien à faire de ce que j’avais fait en dehors du terrain eux ils disaient Diego est de retour alors j’ai dit Ardeur mon cœur ô ça je n’en manquais pas je n’en avais jamais manqué mais là j’en avais besoin et plus que jamais alors je me suis rendu comme un bon élève dans une clinique privée de Montevideo tenue par une sorte de sorcier j’avais besoin d’un peu de magie un médecin chinois du nom de Liu Cheng là je me suis soumis à un régime c’était la première marche vers mon retour un régime draconien durant huit jours en parallèle à des exercices respiratoires je prenais un jus d’orange au petit déjeuner, un bouillon et deux carottes au déjeuner un thé au goûter et un dîner comme le déjeuner jamais je n’avais si peu mangé même à Villa Fiorito où pourtant nous n’étions pas riches où papa Chirito broyait des os d’animaux toute la journée pour nous faire manger eh bien jamais je n’avais si peu mangé j’ai perdu 11 kg en une semaine et 4 la semaine suivante c’est alors à la sortie de cette clinique que j’ai rencontré Cerrini il m’a dit qu’il pouvait me retaper c’était un professeur de body-building j’étais très loin de ce monde avec lui je me suis encore astreint à de longues séances de musculation plusieurs fois par semaines ensuite je l’ai associé à Signorini mon préparateur physique depuis Barcelone l’un de mes plus fidèles amis Omar Sivori mon idole de jeunesse a dit

j’ai assisté aux deux retours de Maradona à Séville j’avais la sensation de revoir un ancien joueur maintenant je vois un joueur disposant de tous ses atouts

nous nous sommes retranchés dans une ferme en pleine pampa pendant de longues semaines nous avons vécu complètement isolés du monde j’ai aimé être à ce point isolé c’est la première fois que j’ai aimé à ce point être seul j’étais seul avec le plus grande ambition de ma vie montrer que le Pibe de Oro n’était pas mort ce fut pire que la clinique du docteur Liu Cheng pire que les séances de musculation avec Cerrini ce fut le dénuement le plus total c’est Signorini qui avait tout décidé il y avait une vieille télé toute déglinguée pas d’eau chaude et nous écoutions la radio dans la journée il voulait que l’on reparte de tout en bas de Villa Fiorito j’y ai cru et lui et Cerrini m’ont concocté un programme de fou j’ai travaillé comme jamais je n’avais qu’un seul but livrer ma dernière bataille montrer au monde que je n’étais pas un bandit et là-bas au fond de la pampa quand je me rasais le matin à l’eau froide je pensais à mon père qui broyait les os d’animaux à Esquina pour nous faire vivre j’avais faim j’avais à nouveau faim de victoires Signorini il me connaissait bien il savait ce qui me convenait je n’aurais dû écouter que lui il n’aimait pas Cerrini ils s’engueulaient tout le temps au sujet de ce qui était bon pour moi ils n’étaient pas d’accord sur les méthodes Cerrini ne voyait que l’apparence le look déformation professionnelle sûrement il avait l’habitude de préparer les gens à être beaux à paraître Signorini lui savait que le football n’était pas le body-building et qu’il faudrait bien plus que paraître en bonne forme pour tenir les matches successifs que demandaient une Coupe du monde pendant de longues semaines nous avons mené un rythme de fous nous courrions tous les matins dans la pampa j’étais couvert comme en hiver alors qu’il faisait bon je devais perdre ces kilos trop visibles et trop encombrant il fallait aller au bout de moi-même pour réussir ce dernier pari il fallait que mon physique soit acceptable pour que je puisse laisser s’exprimer cette force unique qui était toujours en moi j’ai puisé puisé tout au fond de moi pour offrir aux gens au gente cette joie que moi seul était capable de donner et tout le pays était en ébullition cette cure fut intense et personne ne pourra m’enlever la force que j’en ai retiré personne ne pourrait dire Diego Maradona est un petit gros qui se traîne sur le terrain parce que le terrain il m’appartenait j’ai retrouvé l’équipe d’Argentine ma tant aimée celle qui ne m’avait jamais déçue celle qui était restée dans mon cœur l’équipe était formidable Redondo Caniggia Batistuta nous faisions peur et j’avais faim nous sommes arrivés à Boston un port un de plus alors je me suis dit ici ici je vais repartir de zéro et reconquérir le monde le gouvernement argentin essayait déjà de me récupérer ah ces politiciens je les hais s’ils savaient comme je les hais Menem il ne m’avait jamais tendu la main quand j’ai été arrêté à Buenos Aires Menem a fait l’indifférent encore un qui n’a pas voulu voir ma main tendue personne n’a voulu la voir alors quand Menem a voulu nous récupérer j’ai dit maintenant ça suffit nous allons gagner la Coupe du monde et je la ramènerai à Buenos Aires mais pas au palais présidentiel j’irai la porter au domicile d’Ernesto Sabato parce que lui aussi il tend la main c’est l’un de nos plus grands écrivains et Menem il fait l’indifférent Ernesto Sabato il n’a pas de quoi manger la voilà la vérité mais évidemment Sabato il ne rapporte rien à Menem moi Sabato j’ai lu son livre El Túnel? je n’aime pas l’hypocrisie des politiques et des puissants j’ai passé ma vie à me battre contre leurs injustices alors Menem il peut aller se faire voir Sabato il me soutiendra lorsqu’on finira de m’achever mais c’est une autre histoire alors pour notre match contre la Grèce j’ai senti ma force revenir mais je savais que je ne pourrais pas tout faire seul alors je me suis aidé de Caniggia et Redondo un triple une-deux dans un espace extraordinairement réduit et un but un but comme on en voit plus une action collective extraordinaire et mon tir dans la lucarne un moment intense une extase un bonheur fabuleux que je suis allé partager avec le monde en hurlant ma revanche à une caméra et aux millions de téléspectateurs devant leur télévision j’étais de retour et je voulais que ça se sache je voulais dire que Maradona méritait toujours l’amour du peuple el gente mais j’étais devenu lent et au lieu de remercier Dieu et de sauter vers lui pour le remercier je suis resté à raz de terre au niveau humain là où tout est analysé commenté et jugé je me suis moi-même livré aux bacchettoni après nous avons encore battu le Nigéria qui faisait figure d’épouvantail nous étions très forts nous faisions peur les puissants se sont dit mais ce Maradona ne l’avons-nous pas tué définitivement une fois déjà ne devait-il pas revenir mais en piètre forme ne devait-il pas être inoffensif maintenant ils ne comprenaient pas que Maradona ait pu redevenir le Pibe de Oro j’étais devenu lent mais mon influence sur le jeu ma science du jeu mon emprise sur mon équipe mon toucher de balle ça aucune suspension au monde ne me l’enlèverait jamais j’étais plus lent et mon ombre en a profité et m’a rattrapé Cerrini me donnait des concentrés énergétiques à boire et l’un deux acheté aux Etats-Unis où ces produits sont autorisés dans tous les sports contenait de l’éphédrine ce 30 juin 1994 restera comme le jour le plus noir de mon existence Fernando Signorini est venu me voir dans ma chambre pendant que je faisais la sieste Fernando Signorini s’est approché de moi il m’a secoué l’épaule gentiment il savait que j’avais horreur qu’on me réveille il m’a juste dit

tout est fini ils nous ont tués le test antidopage contre le Nigéria est positif

je me suis levé d’un bond j’ai réalisé qui j’étais et où j’étais j’ai hurlé que c’était injuste que je m’étais tué à l’entraînement et qu’ils ne pouvaient pas me faire ça et tout à coup Signorini me regardait il me suivait des yeux il m’a vu m’effondrer c’est comme si le monde s’écroulait sur moi je me suis recroquevillé sur le lit et j’ai pleuré comme jamais je n’avais pleuré de ma vie Signorini il ne savait pas quoi faire il m’a laissé pleurer la FIFA a invoqué la récidive mais quelle récidive est-ce que la cocaïne et l’éphédrine ont quelque chose à voir pour moi la Coupe de monde 1994 aux Etats-Unis était l’étape la plus importante de ma carrière il s’agissait de prouver que je pouvais revenir j’étais effondré je me suis trouvé mêlé à quelque chose que je ne comprenais pas j’avais fait un million de sacrifices pour les gens et à l’arrivée je ne pouvais leur offrir qu’une frustration tout le monde sait que je n’ai pas besoin de me doper pour jouer ce but contre la Grèce ce n’est que du toucher le toucher c’est inné maintenant je vois que des joueurs prennent six mois seulement six mois pour avoir été contrôlé positif à la nandrolone qui est un stéroïde alors là dans l’avion ah pourquoi faut-il que je pense autant dans les airs dans l’avion qui me ramène de Boston je dis bravo bravo je ne sais pas si on a voulu me tuer mais si on l’avait voulu on n’aurait pas agi autrement Caldere l’international espagnol a été contrôlé positif à l’éphédrine comme moi pendant la Coupe du monde 1986 il n’avait été suspendu que pour un match et seul le médecin de sa délégation avait été sévèrement puni moi je n’avais rien fait même la FIFA le dira dans son rapport bien plus tard le 24 août lors d’une réunion officielle à Zurich la FIFA dira que je n’étais pas coupable d’avoir pris consciemment du dopant mais mes ennemis avaient gagné et Lennart Johansson le président de la fédération européenne de football et Antonio Matarrese le président de la fédération Italienne ont chargé mon cas cependant je n’étais pas coupable mais j’étais condamné j’étais seul comme Juan Pablo Castel au moment du verdict seul face au monde moderne j’ai été condamné parce que j’ai toujours nié la sphère de la réalité la seule réalité que j’ai jamais admise est celle du terrain où mon imagination était reine la réalité hors du terrain m’a piégé parce que je n’y ai vu qu’une satisfaction du symbole que j’étais j’ai évolué entre l’imagination et le symbole sans jamais me soucier de la réalité en pensant toujours que l’imagination et le symbole suffiraient à tout résoudre j’étais un dieu sur le terrain mais en dehors du terrain je n’étais rien moi je croyais que j’étais toujours un dieu même là j’ai toujours été loin de ces jeux d’adultes la réalité comme on l’appelle je n’ai jamais pu supporter l’injustice mais à force de l’avoir invoquée elle s’appliquait à moi peut-être bien que même maintenant les bacchettoni ont tort peut-être bien que je suis un exemple l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire qui a dit qu’un exemple devait être exemplaire qu’étais-je sans le football qu’était Diego Maradona un gamin venant d’un bidonville nommé Villa Fiorito vous connaissez Villa Fiorito allons un petit effort de mémoire c’est là que les gens pleins d’enthousiasme chantent jusqu’à s’en faire péter les poumons

tengo miedo del encuentro

con el pasado que vuelve

a enfrentarse con mi vida

tengo miedo de las noches

que probladas de recuerdos

encadenen mi soñar

pero el viajero que huye

tarde ô tamprano detiene su andar

y aunque el olvido que todo destruye

haya matado mi vieja ilusion

guardo escondida una esperanza humilde

que es toda la fortuna de mi corazon

on peut y voir toute la joie de sa population enfantine toute la solidarité des gens pauvres toute la simplicité d’un jeu le jeu de football mais si vous la connaissez vous l’avez vue à chacune des mes actions et de mes buts c’est là qu’en lévitation d’un geste j’efface mon ombre Ardeur mon cœur le plus dur commence la vie normale Ardeur mon cœur l’étoile Maradona a rejoint le ciel des souvenirs point final pour un nouveau départ et une vie d’adulte Ardeur mon cœur mais elle sera toujours là qui donc demandez-vous vous devriez le savoir maintenant Ardeur mon cœur elle sera toujours là et elle fera toujours la nique aux bien-pensants aux institutions Ardeur mon cœur vous n’y pouvez rien elle sera toujours là enfouie mais présente adoucie mais prodigieuse mais qui direz-vous qu’est-ce donc là c’est l’enfance et ses souvenirs l’enfance et ses joies l’enfance que rien ne peut déraciner Ardeur mon cœur même adulte je resterai un enfant Ardeur mon cœur même adulte je resterai l’enfant de Villa Fiorito Ardeur mon cœur point final

 

 

Postulat

 

J’ai senti que le monde se scindait : je n’habitais plus le présent écrit Octavio Paz ? pour définir le passage du monde de l’enfant au monde de l’adulte. Et le brusque, violent et irrémédiable changement de temps qui en découle. Ce temps nouveau marque la fin des croyances extraordinaires qui peuplent l’enfance, quand le monde est enchanté, dévoré de l’intérieur par l’imagination. Tout homme vit avec cette cicatrice et donc cet abîme qui sans cesse menace de s’ouvrir.

Le monde qui nous voit naître est toujours inférieur en authenticité et en mystère à celui que l’on imagine. L’enfant n’est pas encore absorbé par le monde, mais il l’absorbe. Les réalités sont virtuelles tant qu’il ne s’inscrit pas en elles. Ainsi le monde de l’enfant ne contient que des fragments de la réalité des adultes ; se lever, boire, manger… Mais jouer est bien sûr le maître mot de l’enfance. La vie de l’enfant repose sur le jeu qui deviendra très vite, pour lui, le terrain d’apprentissage de l’autre. Non pas le terrain d’apprentissage de la vie d’adulte comme nous le pensons trop souvent, mais plutôt celui de la vie d’enfant. Car l’enfant n’est pas encore réglé par l’addition des secondes, des minutes et des heures ou, en tout cas, pas à la manière des adultes. Il n’y a pas d’échéance pour lui. Son temps est un temps dont le remords est absent.

Chaque homme connaît ce passage du monde de l’enfance au monde de l’adulte. Diego Maradona ne l’a pas connu. Très tôt il a eu conscience de qui il était. A 9 ans, il répondait avec le sérieux d’un ministre aux journalistes qui lui demandaient s’il avait un rêve : À vrai dire j’en ai deux : le premier c’est de jouer la Coupe du monde, le second de la gagner.

Des boucles brunes tombent en cascade sur un visage poupin si pénétré de la tâche qui l’attend, si pleinement concerné par son jeu préféré, qu’il laisse pantois et ne cesse d’interroger : quel enfant peut naître adulte ? Qui avait appris à cet enfant si pauvre, né dans un bidonville sud-américain, à se tenir ainsi, droit et fier, assumant déjà toute l’entreprise qui allait en deux décennies le porter aux nues puis le fouler aux pieds ?

Mais chose encore plus curieuse ou paradoxale — si l’on entend par paradoxal, inattendu — c’est la difficulté que Diego Maradona montrera à mener sa vie personnelle. Il sera toujours adulte sur un terrain de football, conscient de sa valeur, relevant tous les défis et soutenant toutes les responsabilités, mais il restera toujours un enfant insoumis et inconséquent dans la vie, quand il sera loin du jeu, de ses objectifs (jouer et gagner la Coupe du monde) et de la charge qui lui incombe. La logique et les certitudes de Maradona ne se comprennent pas en dehors de l’aire de jeu où elles n’ont plus de fonctions définies.

Je fixe la prise de conscience de Maradona d’être Maradona à l’âge de 3 ans quand il reçoit son premier ballon. Avec ce premier jouet, il détient une identité, et la responsabilité de cette identité.

J’ai imaginé la douleur de Maradona en témoignage d’un petit garçon qui, soudainement, est tombé amoureux du jeu de football en voyant les prodigieuses arabesques de ce gamin argentin qui avait presque son âge et que le monde appelait déjà l’Enfant d’or.

Peut-être que la vie d’adulte est ce témoignage. Car les images de l’enfance sont toujours là tenaces et exemplaires, particulières et symptomatiques, enfouies sous des monceaux d’obligations qui dans le même temps rêvent d’en retrouver la fraicheur et la spontanéité.

L’enfance est ce temps où tout se construit. Et peut-être même un peu plus.

? Les Petits Oignons

? L’enfant d’or

? Barbecue

? Le maigre

Stade de l’équipe de Boca Juniors à Buenos Aires.

? Le football de la mort

? Terme méprisant d’argot espagnol désignant les Sud-Américains.

? Ô maman, maman, maman

Sais-tu pourquoi mon cœur bat ?

J’ai vu Maradona. J’ai vu Maradona

Ô maman, je suis amoureux (littéralement : en son amour)

? L’enfant d’or

Maradona est meilleur que Pelé.

?

Cette équipe l’a acheté/Mais cet homme est un petit démon/Et vous aurez besoin de plus de cent personne pour l’arrêter/Maradona est meilleur que Pelé. Ils nous ont tellement fait c… pour l’avoir/Maradona fait nous rêver/Ramène le titre dans cette ville…/Maradona tu es l’eau qui nous fait vivre/Tu es de Naples/Efface toute la honte qui entoure cette ville/Tu ne peux échouer/Pour nous tu es un frère, un père, une mère/Ton Argentine est ici/Nous ne pouvons attendre/Finalement nous tenons notre revanche…

? Fédération internationale de football

? Les Malouines sont argentines

? En argot napolitain, un bacchettono est un moralisateur.

? La puissante mafia napolitaine

Magica : MAradona, GIordano, CAreca

? Un titre de champion.

Bernard Tapie alors président de l’Olympique de Marseille.

? Fils de P…

Volver (revenir) paroles de Alfredo Le Pera immortalisée par Carlos Gardel

? Le Tunnel. Editions du Seuil.

Le héros du livre d’Ernesto Sabato, Le Tunnel.

Refrain de Volver :

J’ai peur de retrouver

Mon passé qui revient

Se mesurer à ma vie.

J’ai peur que de longues nuits

Peuplées de souvenirs

Enchaînent ma rêverie.

Car le voyageur qui s’enfuit

Tôt ou tard s’arrête en chemin

Et si l’oubli qui détruit tout

A tué mes rêves d’autrefois

Il y a caché en moi une humble lueur

La seule fortune qui reste à mon cœur.

 

? La Quête du Présent. Discours de Stockholm. Editions Gallimard.

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