Et par saint Antoine… (Décès du général Antoine Lecerf)

Antoine n’est plus. Il est parti le Vendredi saint. Le 22 avril 2011. Il est dans la maison du Père. Antoine, c’est Antoine Lecerf. Le général de corps d’armée Antoine Lecerf. Un maître de guerre. Un brillant meneur d’hommes. L’un des hommes les plus extraordinaires que j’ai connu.

Lorsque vous rencontriez Antoine Lecerf la première fois, il y avait cette franche et ferme poignée de main, mais il y avait immédiatement autre chose ; quelque chose qui relevait du charisme. Antoine Lecerf aurait charmé des serpents. Il vous serrait la main et immédiatement il y avait envoûtement. Il voulait tout de suite savoir si vous étiez avec lui, si vous étiez prêt, si vous adhériez à son projet. Quel projet ? Il en avait un nouveau toutes les cinq minutes. Et il n’en laissait tomber aucun. Il pensait vite, mais son amitié durait longtemps. Il voulait savoir si vous étiez avec lui et il avait un moyen infaillible de le savoir : il vous serrait la main, il la gardait, son visage s’approchait du votre, il venait à votre rencontre, il voulait savoir. Il vous serrait la main, il la gardait, son visage s’approchait du votre et il plissait un peu sa paupière gauche comme pour améliorer son acuité visuelle, comme pour être bien sûr de ce qu’il allait voir, de ce que vous alliez lui dévoiler. Son oeil plissé, ce regard pénétrant venait chercher quelque chose. Il cherchait cette petite flamme. Il voulait savoir si vous aussi vous étiez animé. Antoine Lecerf ne frayait qu’avec des gens animés. Rien ne l’intéressait plus que de savoir si vous aussi vous l’étiez, ou même à un degré moindre si vous pouviez l’être (ce qui suffisait à le contenter, car le potentiel avait une valeur toute particulière pour lui). Antoine Lecerf vous choisissait. Et rien n’était moins le fruit du hasard.

Antoine Lecerf avait aussi cette manière si particulière de parler. Comme je l’ai dit, les idées fusaient chez lui. Son esprit ne s’accommodait d’aucun confort. Les idées fusaient et comme s’il savait d’avance qu’il ne pourrait pas tout dire, qu’il lui serait impossible de tout mener à bien, que le temps manquerait, il plissait aussi légèrement sa bouche du côté gauche. Il faisait un effort sur lui-même, il retenait le trop-plein de vigueur, il bâtissait une digue qui lui permettait de trier, de sélectionner, d’affiner, de peaufiner. D’aucuns appelleraient cela de l’impatience. Il y avait de l’impatience chez lui. Mais une impatience qu’il s’infligeait à lui-même. Pas de cette impatience insupportable à autrui. Non. Une impatience toute contrôlée, qu’il modelait à loisir pour ne vous formuler que son essence, son suc, ce qui lui paraissait incontournable.

J’ai connu Antoine Lecerf, j’avais 23 ans. J’étais un tout jeune sous-lieutenant. Pas tout à fait sevré. J’arrivais dans l’un des plus beaux régiments du monde : le 2ème Régiment Étranger d’infanterie à Nîmes. Le lieutenant-colonel Lecerf était commandant en second. Je lui ai parlé la première fois au mess des officiers. Je me souviens comme hier de ce qu’il m’a dit : « Si vous êtes ici, c’est que vous le méritez, mais maintenant il faut que vous le méritiez encore plus. » Il avait une recherche permanente du mot parfait. La recherche du mot parfait chez un militaire passe par la visualisation d’une action concordante. Elle est difficile à comprendre pour un civil. Elle est difficile à comprendre à notre époque. Pour Antoine Lecerf, cette recherche était obligatoire et l’époque pouvait bien dérouler sa médiocrité, il ne lui cédait en rien.

Antoine Lecerf est parti pour le désert de l’opération Daguet avec « Citadelle » de Saint Exupéry et « Le Coran » dans son paquetage. J’étais encore un tout jeune officier subalterne à l’État-Major de la 6ème Division légère blindée sous les ordres d’un autre très grand chef, le Colonel Jean-Claude Lesquer. Lorsque Antoine Lecerf est rentré de Daguet, je portais le béret vert, j’avais été transféré au 2ème Régiment Étranger d’infanterie, j’avais travaillé en base arrière avec le formidable capitaine Benoît Toulin de la 1ère compagnie à préparer le spectacle que nous voulions donner pour la ville de Nîmes, pour son soutien indéfectible. J’avais écris et lu un long texte qui accompagnait l’entrée du Régiment dans la ville. Antoine Lecerf m’en a parlé deux ou trois fois par la suite. Le texte commençait par ces mots : « Ce sont les hommes qui font l’Histoire, mais c’est l’Histoire qui leur donne leur force ». Il voulait toujours creuser plus. Comprendre une nouvelle idée. Aborder la phrase sous un autre angle. Il était plein d’un désir de perfectionnisme. Nous avons encore parlé, des mois plus tard quand je lui rendis visite au cabinet du ministre où il était en poste. Il me demanda comment m’était venue cette idée saugrenue que l’Histoire n’existait pas parce qu’elle ne cessait de s’écrire. Et je lui répondis que je m’étais mis dans la peau de nos chers légionnaires pour écrire cela. Eux, qui jamais ne s’attardaient sur l’un de leurs exploits et qui pourtant méritaient pour la plupart un mausolée ! 1. Nous avions plaisanté dans son bureau, juste à côté du bureau du ministre. Son fidèle ami le lieutenant-colonel Bruno Germain nous avait retrouvés. Nous avions parlé du passé bien sûr, puisque le temps avait passé.

Antoine Lecerf pouvait aussi vous tirer une bourrade pour un rien. Beaucoup ont ainsi reçu une douche froide sans s’y attendre. J’ai mis quelque temps à comprendre cette attitude qui même si elle n’était pas fréquente, était inattendue et laissait circonspect. Antoine Lecerf pouvait donc paraître un peu injuste parfois. Il annonçait juste quelque chose chez vous dont vous n’aviez pas encore pris conscience. Le vacillement de la petite flamme. Il voyait un univers qui se fendillait et y remédiait tout de suite avec force. Il ne fallait pas laisser d’espace à la médiocrité pour s’infiltrer.

Des années plus tard, je me souviens d’Antoine Lecerf à un dîner avec des entrepreneurs et des industriels se faisant taquiner par les convives invités — comble du comble ! — par un ancien capitaine fasciné par la vie civile et ses fastes. Je me souviens de cet ancien officier se réjouissant du « mili » un peu coincé aux entournures dans un dialogue consumériste. Lecerf était resté extrêmement courtois comprenant rapidement que les invités présents ne pouvaient même pas effleurer la réalité militaire. Antoine Lecerf témoignait des hommes de troupe, ou, plus précisément, il était là pour témoigner de la vie chez les hommes de troupe. Antoine savait que seules les valeurs donnaient un sens à la vie, que seules les valeurs pouvaient rassembler les hommes et leur donner ce supplément d’âme qui permet de réaliser les exploits. Il savait aussi l’époque fermée à cette idée.

Antoine Lecerf aimait la vie, la jeunesse, l’éclat de la jeunesse. Lorsqu’il était encore lieutenant-colonel, il honorait le mot lieutenant dans son grade. Même s’il est une règle selon laquelle les lieutenants-colonels s’enorgueillissent d’avoir les deux grades, lui seul, à ma connaissance, pouvait s’en prévaloir. Et de tout ce que j’ai lu ou entendu d’Antoine Lecerf dans la suite de sa carrière, il a gardé tout le temps ce sens, cette façon de lieutenant, proche de ses hommes, facile au contact et toujours à la recherche d’une amélioration de la condition militaire. On lui donnait le surnom de « louche » entre lieutenants, car il rajoutait toujours une louche de choses à faire. Si on le croisait ou s’il nous convoquait, on était certains de repartir la besace pleine d’innovations… Sans cesse il fallait faire plus et mieux, et pour lui, les lieutenants étaient le rempart contre la lassitude.

Je ne redirai pas ici la force de conviction d’Antoine Lecerf. On a pu lire ici ou là ses coups de gueule sur la formation des cadres militaires, sur le sort réservé au drapeau français lors d’une exposition d’art contemporain… Antoine Lecerf ne mâchait pas ses mots, créait une dynamique envoûtante, personnifiait le respect. Antoine Lecerf était unique et authentique. Qui d’autre que lui aurait pu déclarer : « Pourquoi un jeune français meurt-il en Afghanistan ? La France, le drapeau tricolore, non, foutaises ! Il meurt pour son copain, son sergent, son lieutenant, son colonel. Pourquoi ? Parce que, lorsqu’on tutoie la mort au quotidien, il se créée une alliance sacrée. Cela s’appelle tout simplement l’amour ». Il laisse un bel héritage à tout jeune qui désire embrasser la carrière militaire, car il représente incontestablement une figure : la figure de l’officier français. Il se plaçait dans cette tradition. Il fait partie de ceux qui l’incarnent pour toujours. Repose en paix, mon Général.

  1. En septembre 1991, le 2ème Régiment Etranger d’Infanterie revint d’Arabie Saoudite où au sein de la Force d’Action Rapide il avait mené à bien l’Opération Daguet. Au sein de la 1ère compagnie de combat restée en base arrière, je fus chargé d’écrire et de mettre en scène un spectacle pour célébrer ce retour et le 150ème anniversaire de la bataille de El Moungar. Ernst Jünger fut invité à ce spectacle qui reprenait beaucoup de passages de ses livres et le considérait même comme un personnage virtuel du spectacle appelé le Passeur. Ce spectacle qui attira plus de 10 000 spectateurs nîmois commençait par ces mots scandés par Richard Bohringer qui avait participé à ce spectacle par amour de la Légion : « Il n’y a pas, il n’y aura jamais d’histoire de la Légion étrangère, elle se fait chaque jour que Dieu crée »

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