Dans l’ombre d’Ernesto Sabato

Lorsqu’Ernesto Sabato s’éteint le 30 avril dernier à 99 ans, il se répète les paroles de Maria Zambrano : Mourir cette action insaisissable qui se réalise en obéissant, advient au-delà de la réalité, dans un autre royaume. Dans sa maison de Santos Lugarès (« Lieux saints » près de Buenos-Aires), Ernesto Sabato obéit à cette dernière injonction. Il s’y est préparé de longue date. Dans Résistance, son émouvant testament littéraire paru en 2002, il écrivait : J’ai oublié de grands pans de ma vie, mais, en revanche, certaines rencontres, des moments de danger et le noms de ceux qui m’ont tiré des dépressions et de l’amertume palpitent encore dans mes mains. Et les vôtres aussi, vous qui croyez en moi, qui avez lu mes livres et allez m’aider à mourir.

Les ténèbres couvraient l’abîme. Ernesto Sabato se situait là. Entre ténèbres et abîme. Dans une sorte de tunnel. Dans une genèse permanente. Tous ses romans l’attestent. Peu d’écrivains connaissaient aussi bien que lui la nature humaine. Peu d’écrivains ont autant percé le mystère de la condition humaine. Comment Ernesto Sabato connaissait-il si bien la nature de l’homme ? D’où lui venait cette acuité à cerner les méandres dans lesquels l’Homme passe le plus clair de son existence à se démener ?

Ernesto Sabato, c’est la compréhension de l’homme par le Mal. C’est ainsi que l’obscurité s’étend sur toute son oeuvre. Non pas par esthétisme, non pas par volonté, non pas par manichéisme. Les personnages d’Ernesto Sabato cherchent la lumière, cherchent à combler leurs failles, ils cherchent à respirer les cimes. Les personnages d’Ernesto Sabato ne peuvent malheureusement rien par eux-mêmes et les ténèbres les enveloppent pour cette raison, parce qu’ils cherchent seuls, parce qu’ils sont des atomes, parce qu’ils ont souvent perdu leur statut de personne. Leur sens du merveilleux. Mais le merveilleux ne s’apprend pas. Et lorsqu’il est perdu, il n’y a plus moyen de le retrouver. Ernest Sabato avait renoncé à éduquer son temps, mais pas à le scruter. En 1985, il commence un travail sur les disparus en Argentine pendant la dictature. Il recueille les témoignages, des milliers de témoignages, des milliers de cris et de pleurs, ils passent des semaines et des mois à entendre sous ses yeux les torturés. Qui, à part Sabato, aurait pu supporter le Mal raconté par le menu, disséqué et édifié, pulvérisant tout savoir et toute civilisation, le Mal inscrit dans la peau d’un pays parmi les plus civilisés, la gloire de l’Amérique du sud, l’Argentine ? Personne d’autre que Sabato. Non pas qu’il l’ait bien vécu, non pas que tous ces témoignages de viols, de meurtres, de tortures, de crimes, d’obscénités ne l’aient pas hanté jusqu’à la fin de ses jours. Ernesto Sabato n’était pas un surhomme. Il était même convaincu que le surhomme ne relevait pas de l’homme. Il n’avait pas plus de facilité à supporter le bien et le mal que vous et moi. C’est juste que Ernesto Sabato savait que la nature humaine était là contenue. Evidemment que vous et moi en avons aussi la notion. Nous sommes au courant de la situation. Mais pour Ernesto Sabato, c’était différent. Lui ne baguenaudait pas au milieu des cadavres. Lui, il y vivait. Il faisait corps avec cette face sombre de la vie, et ses héros avec lui.

Le Mal, mais aussi la Grâce. Ernesto Sabato vivait dans le Mal. Il siégeait dans le Mal. Il avait surmonté sa peur. Il se servait de sa peur. En cela, Sabato s’accorde à Bernanos. Il n’a pas peur de la peur. Enfin, si, il a peur de la peur mais il y puise aussi sa force. En un sens, voyez-vous, la Peur est tout de même la fille de Dieu, rachetée la nuit du Vendredi Saint. Elle n’est pas belle à voir — non ! — tantôt raillée, tantôt maudite, renoncée par tous. Et cependant, ne vous y trompez pas : elle est au chevet de chaque agonie, elle intercède pour l’homme (in Dialogue des Carmélites). Ces mots de Bernanos pourraient être de Sabato. C’est aussi cette qualité qui donne aux personnages et aux écrits de Sabato cette humanité. Il est impossible de lire l’auteur argentin s’en s’extasier de cette humanité qui est portée par tous ses personnages, bons ou mauvais, tous sans exception. Après toutes les horreurs dont Sabato a été le scribe il aurait pu jeter le livre de l’Homme. Il aurait pu juger, étiqueter, réduire, le nom de l’Homme n’espérant plus rien de lui. Mais non. C’est exactement l’inverse. Il l’a pris dans ses bras et a voulu le comprendre, encore et encore.

Alors bien sûr, si on parle de nature humaine, ce n’est pas très scientifique. Ça tombe bien car Ernesto Sabato n’en parlait presque jamais. Si vous vous demandez ce qui chez lui prenait le pas : la science ou la métaphysique, vous n’aurez pas de réponse. Dans la première partie de sa vie, il était un scientifique qui se posait des questions métaphysiques. Le reste de sa vie, il a interrogé métaphysiquement la science. Ernesto Sabato ne séparait pas la peur du néant des symptômes que procuraient cette peur. Il regardait les deux dans les yeux. L’homme est un animal doté non seulement d’une âme, mais d’un esprit. Le premier des animaux qui ait modifié son milieu naturel grâce à la culture. En tant que tel, il se trouve en équilibre — instable — entre son propre corps et son environnement physique et culturel. Cet équilibre, c’est ce qui gêne. Notre époque repose toute entière sur la technique et se veut souveraine. La technique rend prétendument fort. Notre époque refuse de prendre en compte une quelconque fragilité. Or, s’il y a une chose qui éloigne de la nature humaine et Ernesto Sabato — comme Bernanos, comme Jünger — l’a noté, c’est la technique. La technique éloigne de l’homme. Plus précisément, la technique éloigne l’homme de l’homme. La technique n’est pas le Mal, mais le Mal utilise la technique pour éloigner l’homme de l’homme. L’aliénation de l’homme est l’un des grands thèmes d’Ernesto Sabato. Je crois que la liberté nous a été donnée pour que nous remplissions une mission et, sans liberté, rien ne vaut la peine d’être vécu. Plus encore, je crois que la liberté qui est à notre portée est plus grande que celle que nous osons vivre. Il suffit de lire l’Histoire, ce grand maître, pour voir combien de chemins l’homme a pu ouvrir à la force du poignet, combien l’homme a modifié le cours des événements, avec peine, amour, fanatisme. Voilà le testament d’Ernesto Sabato. Voilà la nature humaine. L’enseignement de Sabato est qu’il y a du merveilleux partout, mais que nous sommes aveugles à le voir. C’est ainsi que nous pouvons voir des vieillards qui ne parlent presque pas et passent leurs journées à regarder au loin, alors qu’en fait leur regard est plongé en eux-mêmes, au plus profond de leur mémoire. Partout où il y a la vie, il y a du merveilleux. Et même dans les plus profonds replis du Mal, le merveilleux siège encore. Tant que la vie est là, le merveilleux peut surgir. Des images d’hommes et de femmes luttant contre l’adversité me reviennent en mémoire, comme cette petite indienne enceinte, presqu’une enfant, que j’ai rencontrée dans la province de Chaco et qui m’a arraché des larmes d’émotion parce qu’elle bénissait la vie qu’elle portait en elle malgré la misère et les privations. La nature humaine, on vous dit. Et l’oubli de la nature humaine, c’est l’oubli du merveilleux. L’homme n’est pas un titan et pourtant l’homme moderne ne cesse de vivre comme s’il l’était. Et puisqu’il faut insister : Il suffit de relire Homère, ou de se souvenir des mythes précolombiens. Les hommes croyaient être les fils de Dieu, et celui qui se sent appartenir à une telle lignée peut bien être serf, esclave, mais il ne sera jamais un simple engrenage. Quelles que soient ses conditions de vie, nul ne pourra le priver de son sentiment d’appartenir à une histoire sacrée ; sa vie sera toujours placée sous le regard des dieux.

Ernesto Sabato est enfin dans la lumière. Mais ses lumières terrestres vont nous manquer. Et c’est un peu de notre nature humaine qui est morte avec lui. Il avait cette fonction de veilleur de nous rappeler à nous-mêmes. Du point de vue de l’homme moderne, les gens dans le passé, étaient moins libres et leurs possibilités de choix étaient réduites. Mais leur sens de la responsabilité était beaucoup plus grand. Il ne leur venait même pas à l’esprit qu’ils pouvaient négliger les devoirs qui leur incombaient, ne pas être fidèles au coin de terre que la vie semblait leur avoir concédé. La question qui en découle est rude. N’avons-nous pas tout réduit à néant ? Ne sommes-nous pas en train de rejouer la scène du Péché originel ? Qu’a mis l’homme à la place de Dieu ? il ne s’est libéré ni des cultes ni des autels. L’autel demeure, n’est plus à présent le lieu du sacrifice et de l’abnégation, mais le bien-être, l’adulation de soi-même, la vénération des grands dieux de l’écran. Adam et Eve sont-ils mes ancêtres ou mon futur ? Ernesto Sabato n’avait qu’une peur, que l’homme confonde la promesse « Vous serez comme des dieux » avec l’affirmation « Nous sommes des dieux ! ».

Les temps modernes se sont signalés par leur mépris des attributs essentiels et des valeurs de l’inconscient. Les philosophes des Lumières ont mis l’inconscient à la porte à coups de pied, et il est revenu par la fenêtre. Or, depuis les Grecs, si ce n’est plus tôt, on sait qu’il ne faut pas mépriser les déesses de la nuit, et moins encore les bannir, parce qu’elles réagissent alors en se vengeant de la plus impitoyable des manières.

Les êtres humains oscillent entre la sainteté et le péché, la chair et l’esprit, le bien et le mal. Et la plus grave, la plus stupide des choses que l’on ait faite, depuis Socrate, c’est de vouloir proscrire leur côté obscur. Ces puissances sont invincibles. Quand on a cherché à les détruire, elles se sont tapies dans l’ombre et finalement rebellées avec une violence et une perversité accrues.

Il faut les admettre et en même temps lutter inlassablement pour le bien. Les grandes religions ne préconisent pas seulement le bien ; elles commandent de le faire, ce qui prouve le présence constante du mal. La vie est un équilibre terrifiant entre l’ange et la bête. Nous ne pouvons parler de l’homme comme s’il était un ange, et nous ne devons pas le faire. Mais nous ne devons pas non plus parler de lui comme s’il était une bête, parce que l’homme est capable de se livrer aux pires atrocités, mais aussi aux plus hauts et aux plus purs actes d’héroïsme.

Je m’incline avec respect devant ceux qui se sont laissés tuer sans avoir chercher à rendre le coup. J’ai voulu montrer cette bonté suprême de l’homme dans des personnages simples comme Hortenzia Paz ou le sergent Soa. Ainsi que j’ai affirmé, l’être humain ne peut survivre sans héros, sans saints et sans martyrs, parce que l’amour, comme tout acte de création véritable, est toujours une victoire sur le mal.

* Les citations d’Ernesto Sabato utilisées dans cet article sont toutes issues du livre Résistance.

D’Ernesto Sabato on lira sans compter, Le Tunnel, et sa trilogie de Buenos Aires, Héros et tombes, et L’Ange des ténèbres.

Toute son oeuvre a paru aux Editions du Seuil.

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