Une année qui finit…

Sur une année qui finit, on jette souvent un regard furtif. Ne pas trop s’attarder. On ne sait jamais combien de choses dont on s’est forcé à enfouir le souvenir pourraient à nouveau apparaître, à l’instar de ces fenêtres « pop up » impromptues, malpolies et irritantes sur Internet. L’exercice que l’on peut réaliser est de se concentrer très fortement pour extraire les événements importants ; les événements qui permettront de comprendre pourquoi ils ont tellement compté ; en quoi ils se sont révélés déterminants. Il est aussi important de ne pas perdre de vue le moment où l’événement apparaît.

La vision de l’homme dépasse rarement le bout de son nez. Dans le meilleur des cas, elle peut apprécier sa longueur. Or la vie est histoire. Ecrite et à écrire. Comment expliquer que l’homme ait une vision de sa vie si limitée ? A cause de la limite imposée par la vie, dira-t-on. L’orgueil joue un rôle éminent aussi. L’homme croit qu’il sait. Parce qu’il croit qu’il sait, il envisage la perspective d’une route par la fin de cette route. Il pense avoir accompli ce qu’il ne connait pas. L’oubli, et donc le rappel de cette humanité nous force à reprendre contact avec le Péché originel, extraordinaire facteur de compréhension de la vie humaine ; outil de toujours pour toujours. La faiblesse de l’homme, le coeur de son humanité, incarnée, sentie, transpirée par le Péché originel, dispense la vraie force de l’homme quand celui-ci s’estime lésé par ce concept. L’homme croit voir sa faiblesse dans sa force. Sa force est sa faiblesse. La faiblesse de l’homme pourrait, devrait, devenir sa « réalité augmentée » ; comme on le dit en informatique d’un produit qui en plus de vous offrir une fonction de base, vous donne des services associés suivant la date ou l’endroit où vous vous trouvez. La réalité augmentée n’est pas un concept magique comme son nom le fait croire, c’est plutôt une espèce de concept en réduction de la vie, appliquée aux machines. La vie et la technique ont toujours été liées depuis la création du monde — qu’est-ce que la ruse sinon une technique ? Et les plateaux de la balance sur lesquels reposent la vie et la technique n’ont jamais cessé d’osciller suivant le poids que s’octroyait l’une ou l’autre. La vie se compose de vie pure — qualifié de nature — et de technique. Ou bien est-ce là ce que l’on essaie de nous faire croire ? En effet, l’année 2011 a été marquée par une profonde dispute qui dure depuis longtemps et n’est pas prête à finir entre la culture et la nature. Cette fois, elle prend la forme de manuels scolaires et d’une théorie, celle du genre. En 2011, une question « vitale » a bien été au centre des discussions, ce qui en soit comporte quelque chose de revigorant. Avec la théorie du genre, on a rejoué une question essentielle : qu’est-ce qui dans la vie relève de la nature et de la culture ? Autrement dit : pouvons-nous séparer la nature de la partie technique de notre vie (la technique étant ce qui n’est pas naturel, on peut y jeter pêle-mêle l’éducation, l’instruction, la civilisation, etc.). La question est de savoir ce qu’il reste de grandeurs humaines quand nous avons jeté ne serait-ce que les trois exemples que je cite dans la phrase précédente ? La théorie du genre est une technique. Une technique qui veut découvrir l’humain et le nettoyer de ses oripeaux techniques. Comme un serpent qui se mord la queue. Comme une idéologie. La théorie du genre apporte des réflexions intéressantes quand elle se cantonne à étudier les populations exogènes s’intégrant dans un nouveau pays. Il existe notamment des études sur les sociétés de femmes indiennes en Amérique du Nord tout à fait édifiantes. Il y a des études passionnantes concernant le conditionnement culturel appliqué à des populations indigène ou exogène par des civilisations dominantes. Des études qui constitueront certainement un fond bénéfique et fertile pour d’autres chercheurs ou pour des écrivains qui construiront dessus les fondations de leurs travaux. Mais que ces études amènent à croire que tout est corrompu par la culture montre une fois encore, s’il le fallait, que l’homme se croit beaucoup trop facilement tout permis et tout puissant. Les chercheurs oublient un critère déterminant : l’âme. C’est n’est ni la nature ni la culture qui font les civilisations, c’est l’âme. La combinaison de la nature et de la culture, ou plutôt l’alchimie de la nature et de la culture. J’utilise le terme d’alchimie car la part d’inconnue est si importante qu’il ne s’agit en rien d’une recette. Un être n’est ni un homme ni une femme dit la théorie du genre, pas faux. Un être est l’alchimie d’une nature et d’une culture qui s’entrecroisent, se nourrissent, s’emberlificotent et deviennent si ténues qu’il est impossible de dire ce qui est l’un ou l’autre. Il y a là l’essence de la vie, résumée en un mot terriblement à la mode : organique. Donc vivant. Un être n’est ni un homme ni une femme, car il est incroyablement plus. Il est ce qui nous échappe complètement. On comprend que pointer la faiblesse de l’homme n’est pas ici l’amoindrir ou le rabaisser, mais le prendre dans toute sa splendeur, dans son entièreté, si tant est que cela soit possible puisqu’il est à l’image de Dieu, et qu’il ne faut jamais l’oublier. Il y a tant d’études de l’homme qui sans même s’en rendre compte ôte l’homme de leurs recherches. Grisées par des trouvailles techniques qui ne résisteront pas au temps. Si l’on veut qualifier la vie, et donc l’homme, on doit dire qu’il est aussi faible à résister à la tentation du Mal qu’il lui est possible d’atteindre des hauteurs « surnaturelles ». Ce grand écart pourrait être considéré comme une fatalité si l’homme n’avait en sa possession une force incommensurable : le libre arbitre. Libre de choisir la voie qu’il emprunte, il peut décider ce qui est bon pour lui. Il peut se tromper. Il peut regretter. Il peut s’en vouloir. Il peut se sentir coupable. Il peut se haïr. Il peut se pardonner. Il peut se reprendre. Il peut se relever. Il peut revivre. Il peut recommencer. Il peut réussir… Il peut vivre. Oh cette vie dont on pourrait parler sans fin sans jamais commencer à la définir ! Les chercheurs, quel qu’ils soient, aiment trop la délimiter par un cadre technique, cela est tellement rassurant. Presque toute la philosophie de ce blogue (et bien sûr de « La France contre les robots » le livre de Bernanos) est ainsi contenue dans cette lutte entre le cadre technique et la vie, la vie qui n’en finit pas de pulvériser la science. Il y a un combat immémorial en jeu ici.

En 2011, il y a eu beaucoup de malversations contre la vie. Comme toujours depuis l’aube de l’humanité. Rien de bien anormal. Des siècles ont vu l’homme se détruire, s’exterminer, tenter d’étouffer la vie pour de bon. Mais la vie renaît à la saison suivante. Ebranlée parfois, groggy souvent, pantoise, fébrile, toujours curieuse. La vie échappera toujours à toutes les théories du genre, parce que les théories sont de la vie vue au microscope. Et la vie ne se regarde pas, elle se… vit. En 2011, il y a eu des malversations contre la vie, mais il y a eu de la vie aussi. Les malversations contre la vie font partie de l' »hommerie » comme disait quelqu’un. En 2011, il y a eu de la vie à travers des décès aussi. Il y a des décès dont j’ai parlé sur ce blog. De gens fréquentés ou non. De gens importants toujours. Les morts dont on parle ou que l’on regrette, qu’on les connaisse personnellement ou non, sont toujours des compagnons de route. Après un âge certain, « au milieu du chemin de la vie » comme disait Dante, les décès écrivent l’histoire qui se rétrécit. Je n’ai pas parlé de Montserrat Figueras et Valdimir Dimitrijevic qui me manqueront. Dimitri sera toujours là, présent dans l’ADN de « L’âge d’Homme ». Et je continuerai de m’enivrer de la voix de Montserrat Figueras tant qu’un souffle me parcourra. Je ne saurai estimer réellement l’apport de Montserrat Figueras à ma vie. Si je ne l’avais pas connue, je ne serais pas mort, mais si je ne l’avais pas connu, je ne serais pas le même. Nature et culture ? Avec Dimitri, au cours d’un week-end, j’ai découvert la Serbie, les nuits belgradoises, Dobritsa Tchossitch, une certaine hétérodoxie de l’intérieur… Souvenir ineffaçable. Beaucoup de vie.

Qu’est-ce qu’une année qui finit sinon la révélation que rien ne change ? Et cette révélation ne repose-t-elle pas avant tout sur la constatation que la vie continue à affluer entre toutes les parties vivantes comme le sang dans son continuum corporel ? Et pour le catholique, la vie est encore infiniment plus forte puisqu’elle continue de vivre même à travers les morts dans la communion des saints.

Mais aussi étonnant que cela puisse paraître, si je fais un bref tour d’horizon de l’année passée, deux souvenirs me reviennent en tête. De 2011, je me souviens de la mort de Steve Jobs, un métis abandonné (les métis sont souvent abandonnés) qui naît dans un monde qui ne le reconnaît pas, qui ne veut pas de lui, et qu’il va calligraphier à son intuition. En 2011, je me souviens de « Tree of Life », le frémissant poème filmé qui donne la définition de deux chemins de vie : celui de la nature et celui de la grâce. Nature et culture, vous dites ?

PS. Avec cet article, j’inaugure une nouvelle catégorie : « Théorie de la vie ». En réponse à la théorie du genre, l’idéologie de la vie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.