Au coeur des ténèbres, la vie

The-Tree-of-Life

Après avoir vu « Tree of Life », je me suis longtemps interdit d’écrire sur ce film. Deux forces s’affrontaient en moi. Subjugué par la poésie, par l’état de béatitude dans lequel j’étais plongé, j’avais peur de troubler la surface de cette oeuvre. Je me suis tellement emmitouflé dans le mystère de ce film que je ne comprenais pas les réactions négatives et étais incapable d’avoir un esprit critique1. « Tree of Life » s’appuie sur un livre de la Bible, « le Livre de Job ». Et ce livre ténébreux parle de la vie et de la relation de l’homme à Dieu. Ce qui est présent dans beaucoup de livres de la Bible. Mais le Livre de Job commence par un dialogue entre Dieu et Satan qui se jouent de l’homme. L’impression que nous laisse ce dialogue inaugural est étrange. Bien sûr, le dialogue de début ne serait pas tout à fait de la même époque que le récit central. Peu importe en fait, l’impression laissée se représente au cours du livre. Comment Dieu peut-il se jouer de sa créature bien-aimée ? Une conclusion hâtive rend compte de l’invraisemblable de la situation. En vérité, une fois l’écorce ôtée, le Livre de Job délivre le coeur de la relation entre Dieu et l’homme. Et « Tree of Life », le film de Terrence Malick, a cette même ambition.

Qu’est-ce que la vie ? L’époque colle l’expression : « liberté individuelle », c’est-à-dire plaisir, pour expliquer la vie. Et l’époque connaît de nombreuses techniques pour disséquer la vie2. Ceux qui expliquent la vie par le plaisir ôtent notamment de la vie l’avant et l’après. Ils retirent de la vie, la naissance et la mort, et se donnent bonne conscience devant le mal. Ces gens sont démunis. La misère les guette. Que le mal les frappe, et l’incompréhension, le vide, le néant les englobent. Les anéantissent. Mais ceux-là ont l’excuse de ne pas savoir, le matérialisme a fermé leur coeur à Dieu. Que penser d’un croyant qui s’appuierait sur la technique pour se rassurer ? Que penser de croyants qui se réfugient inlassablement derrière une technique, la technique de penser qu’ils seront épargnés parce que leur conduite l’autorise ? Penser qu’il y a une logique au monde, une logique à Dieu et partir du principe que cette logique est compréhensible par l’homme est la technique de la rétribution qui comme la technique du plaisir est un moyen mais pas une fin.

Le livre de Job revisité

« Tree of Life » est une mise en images du « Livre de Job ». Le début du film, les vingt premières minutes, montre pêle-mêle une femme à deux âges de sa vie : à dix ans, petite fille s’éveillant à la beauté du monde, rassurée par l’épaule de son père, communiant avec la nature, parlant d’innocence à innocence, elle récupère la brebis égarée, nous sommes au Paradis avant la faute. Et ensuite, à l’âge adulte, jouant avec ses enfants, mère de famille heureuse et convaincue dont la rétribution est le confort, et soudain, car il s’agit toujours de soudaineté avec le mal, quand elle apprend qu’elle ne reverra jamais son fils. Un parent à qui on apprend que son enfant est mort, qu’il soit croyant ou non, pense d’abord qu’il ne reverra jamais son enfant. La douleur ressentie est hors de ce monde. Terrence Malik nous traine dans cette douleur. Au coeur de cette douleur. Quand la mère reçoit le courrier l’informant que son fils est mort, elle vient de réciter une leçon de vie harmonieuse apprise à l’école : « Les soeurs nous disaient qu’il y avait deux voies dans la vie : la voie de la nature et la voie de la grâce. Vous devez choisir celle que vous allez emprunter. » Et la petite fille, et les soeurs à travers elle, invoquant secrètement Saint Paul et « L’imitation de vie de Jésus-Christ », entonne le chemin d’une vie ordonnée : « La grâce ne cherche pas son profit. Elle accepte d’être ignorée, oubliée, mal-aimée. Elle accepte les insultes et les blessures. La nature ne cherche que son profit. La nature impose sa volonté. Aime à dominer, pour agir à sa guise. Elle trouve des raisons de souffrir alors que le monde rayonne autour et que l’amour sourit en toute chose. » Selon les Soeurs : « les voies de la grâce ne conduisent jamais au malheur. » Et la mère, Mrs O’Brien, jouée intensément par Jessica Chastain, finit de se remémorer cette félicité par ces mots, ses propres mots : « Je Te serai loyale… Quoi qu’il arrive. » Oui, mais voilà, il est facile de dire ces mots avant l’événement. Il est facile de dire ces mots avant le mal. Avant le mal, tout est facile, puisque nous sommes dans le monde, dans notre monde avec ses attributs facilement identifiables, et que la technique nous protège. Mais la vie n’est pas un conte. Dans la vie, il n’est pas possible de fermer les yeux, de se dire que cette lettre n’est jamais arrivée, se répéter que l’on a choisi la voie de la grâce et qu’elle ne conduit jamais au malheur. « Je te serai loyale… quoi qu’il arrive. » Lorsqu’elle dit cette phrase Mrs O’Brien ne sait pas qu’elle est proche de Pierre disant au Christ : « Même si tous succombent, du moins pas moi ! […] Dussé-je mourir avec toi, non, je ne te renierai pas. » (Mc, 14, 29-32). La première rupture, la rupture essentielle du film intervient avec la mort du fils. On sent la colère poindre. Vis-à-vis des parents et des amis avec ce flot de paroles n’ayant aucun sens pour qui touche le mal du doigt3. « Il est entre les mains de Dieu maintenant » (— Comme s’il ne l’avait pas toujours été). « Avec le temps, ton chagrin passera, même si c’est dur à admettre ». (— Je veux mourir, être avec lui). « Dieu envoie les mouches aux plaies qu’Il devrait soigner. » (— Qu’y as-Tu gagné ?). Un attribut humain relie toutes les épiphanies du mal dans le monde : l’injustice. Terrence Malick n’explique rien. Il n’analyse pas. Il ne juge pas. Il nous a montré la fin d’un monde avec la douleur frappant le coeur d’une famille. La colère qui sourd comme première réaction à l’injustice. Crier sa rage et sa haine de tout ce qui n’est pas cette douleur. De tout ce qui ne comprend pas ou n’embrasse pas cette douleur. Or, rien ne peut embrasser le mal que celui qui le subit. Dans la vision de Malick c’est le moment de rappeler cette phrase de Dieu qui ouvre le film et ouvre le dialogue de Dieu dans le « Livre de Job » :

« Où étais-tu quand je fondai la terre ?… Alors que les étoiles du matin éclataient en chants d’allégresse, et que tous les Fils de Dieu poussaient des cris de joie ? »4

Malick tente alors un pari audacieux. Des journalistes américains et non des moindres ont comparé Terrence Malick à Herman Melville, mais ces journalistes ont la chance d’être beaucoup plus libres que leurs homologues français. Terrence Malick fait partie de ces rares artistes contemporains qui ne proposent pas la vision de leur incarcération, la vision d’une méthode qui s’est enfermée en elle-même et cherche l’apitoiement, Terrence Malick cherche la liberté et la revendique. Il décide que le moment est venu d’inspecter le monde. Ou plutôt d’inspecter la création. Il faut passer en revue la vie, et « Tree of Life » est une émanation de cette idée. Le metteur en scène américain décide donc de nous montrer le moment de la Création. Ce moment hic et nunc où « les étoiles du matin éclatent en chants d’allégresse, et que tous les Fils de Dieu poussent des cris de joie ». L’alpha. Pendant une quinzaine de minutes, à travers une symphonie d’images et de musique, Malick nous promène du début du monde à l’origine de la famille O’Brien. L’alpha d’une famille comme alpha du monde. Terrence Malik décide de tout montrer. Ce n’est pas une ambition, c’est une théophanie. Comme le Livre de Job. Terrence Malick filme un immense kaléidoscope sur l’enfance ; il ramasse tous ces copeaux de vie et compose des vitraux. La vie est merveille. Le premier fils, Jack, est un Adam dans son paradis. Mais très vite les nuages se regroupent. Un deuxième fils nait. Jack n’est plus seul. Il a l’impression de ne plus être autant aimé. Il veut sa mère pour lui tout seul, comme avant, avant l’événement : la naissance de son frère. L’envie pointe très vite dans les relations humaines. Et Terrence Malick filme tous ces moments, cette liberté, cette intensité de la joie enfantine. Là encore peu de films ont réussi à suivre les difficultés à grandir d’un enfant. Jack est de ces enfants qui ne trouvent pas leur place dans la fratrie, dans la famille, dans la vie. Celle-ci lui parait toujours ou trop large ou trop étroite. Il ressent une difficulté à vivre. Jack et son frère se promenant avec leur mère en ville vont ainsi voir la misère : des malfrats capturés par la police, des handicapés, des alcooliques. L’un des enfants pose une question naturelle : « Est-ce que cela peut arriver à n’importe qui ? » Et la mère qui est comme un ange, mais comme un ange terrestre, qui subit donc la loi du monde, va lui intimer de faire silence. L’envie poind. « N’attirons pas le mauvais oeil. » Et elle ne répond pas. Elle a décidé de suivre la voie de la grâce — on peut dire au vu du film qu’elle suit parfaitement, scrupuleusement, et avec volupté la voie de la grâce, mais elle obéit aux lois terrestres. Elle se situe dans une philosophie de la rétribution. Philosophie rassurante. Philosophie efficace dans le monde tant que dans ce monde le mal n’intervient pas.

L’inutilité de la technique contre le mal

« Tree of Life » se déroule dans les années 50 à Waco dans l’état du Texas. L’enfance se déroule toujours de la même façon depuis le commencement du monde. L’enfance a son propre monde où les adultes n’entrent pas, où la transgression représente l’aventure la plus extraordinaire. Mais très vite, les questions taraudent l’enfance : « Qui suis-je ? ». « Que dois-je faire dans ce monde ? ». Le rapport à Dieu passe par des questions. Le questionnement est la fondation. En suivant les relations du père et de son fils, on découvre qu’aux questions, des certitudes s’imposent ; des certitudes vraies ou fausses, mais les certitudes affermissent ; elles sont le reposoir du caractère. La politique de la rétribution est une certitude souvent utilisée par les adultes avec les enfants. Elle permet d’expliquer l’inexplicable. Elle tend surtout à canaliser l’inexplicable, à le rendre raisonnable. Expliquer, c’est maitriser. Lorsque Job est frappé par Dieu, lorsqu’il perd tout ce qu’il a, sa famille, ses biens, sa santé, trois amis viennent le visiter et le sermonnent l’un après l’autre. Les trois amis viennent lui expliquer ce qu’il ne sait pas de lui-même et de sa vie. Ils viennent lui dire qu’il a mal agi, qu’il ne semble pas le savoir et que s’il l’ignore, il est d’autant plus coupable. Bref, ils l’accablent. Job, leur ami, ne peut être condamné sans avoir mal agi, et seule son ignorance l’aveugle lui fait croire qu’il est vierge de tout crime. N’avons-nous jamais rencontré de ces amis qui savent mieux que nous ce qui nous arrive ? Combien de discussions avec des amis ne mènent ainsi nulle part ? Quand l’incompréhension règne en maître absolu et sans partage, quand nous savons intimement que l’événement qui survient inaugure une nouvelle aventure et que ces amis assènent des vérités d’un autre âge échappant complètement à l’intensité de notre nouveau monde5. Dès que Job est frappé par Dieu, il sait que c’est Dieu qui le frappe. La question s’affine. Non pas : « Pourquoi le monde plutôt que rien ? » à la façon d’Heidegger ou Leibniz, mais : « Pourquoi le mal dans le monde ? » Dès l’enfance le monde se fragmente et les questions affluent. « Pourquoi les gens meurent-ils ? » « Pourquoi les gens souffrent-ils ? » Les questions sont toujours plus nombreuses et surtout plus séduisantes que les réponses. Mais dans le monde des adultes, seules les réponses sont aimées. Les réponses expriment une puissance. Le temps s’inverse par rapport à l’enfance. Dans le monde des adultes ceux qui posent trop de questions spécialement en regard d’un malheur qui leur arrive agissent comme des maudits. Toute forme de malédiction ou d’événements, tout ce que l’on peut interpréter comme tel, crée de l’envie. Les trois amis de Job le fréquentent et le sermonnent et n’écoutent surtout pas ses questions, car sinon ils entreraient dans son intimité. Et ils n’entrent pas dans cette intimité, parce qu’ils ont peur, ils meurent de peur, car ils risqueraient eux aussi, à leur tour, le même châtiment que leur ami. Ils s’isolent de Job en parlant avec lui, en se claquemurant de leurs certitudes et en étant sourds à l’angoisse de leur ami. Leurs réponses sont là pour cloisonner la discussion car Job est pestiféré. Job souffre d’une angoisse profonde. Il traine cette angoisse dès le début du récit. Son angoisse se révèle légitime. Job sait que Dieu le punit. Dieu est bon. Job est bon et obéit à la Loi. Pourquoi un Dieu bon punirait-il un homme bon qui obéit à sa loi ? L’angoisse de Job prend sa source à cette question. Dans cette incohérence apparente.

« Sans amour, la vie passe comme un éclair »

L’angoisse vient de l’incompréhension. Jack, le fils ainée O’Brien, est en proie à l’angoisse, très tôt et très vite. Dès la naissance de son frère (la performance du jeune Hunter McCraken est d’ailleurs à souligner — ces enfants de l’Amérique ont une propension incroyable à faire corps avec des rôles de fiction comme s’ils étaient des acteurs chevronnés), les murs sont toujours trop proches de lui. Il est toujours encerclé, emmuré, prisonnier. Il se sent toujours prisonnier de lui-même, ou de son père, ou de sa mère, ou de ses frères, ou de ses actes. « L’impossibilité d’oublier la vérité, c’est bien là le premier caractère de l’angoisse »6. Or la vérité, c’est ce qu’on subit, quelque chose qui s’impose à nous et sur quoi il est impossible d’avoir prise. « Je ne peux pas faire ce que je veux. Ce que je hais, je le fais. » Jack ignore la voie de la grâce. Il n’y comprend rien ou plutôt sait-il, sent-il que la réponse est plus profonde que ce simple choix entre grâce et nature. Il sent qu’il y a quelque chose de plus ténu que ces deux voies. Ces deux voies sont de ce monde. Ces deux voies sont une technique. Comme toute technique, elles ne sont pas à dénigrer, mais à remettre à leur place. Ce qui frappe cette famille ou Job, la perte d’un frère ou d’un fils, la perte de tout bien, c’est le mal. Le mal est un joyau. Il n’est pas de ce monde. Il vient donc d’un autre monde. Mais il intervient dans notre monde. Il nous convoque et nous estomaque. Il y a les conseils de la famille, des amis de Mrs O’Brien ou des amis de Job, mais il y a, et c’est ainsi que dans le monde on commence d’interpréter l’intervention du mal, l’absence de Dieu. La rétribution est présence de Dieu, le mal est son absence. Ainsi quand le père est licencié, tout son univers, toute sa conception du monde s’écroule. Il est misérable. « Je ne suis rien. Regarde cette gloire autour de nous. Les arbres, les oiseaux… J’ai été indigne. J’ai tout sali, sans même voir cette gloire. Quel idiot. Je n’ai jamais été absent au travail. J’ai toujours donné à l’église… » La rétribution est de ce monde et le mal ne l’est pas. La rétribution et tous ses accessits ne sont que techniques. À l’image du monde moderne, la technique peut même devenir une source d’angoisse à force d’être prise pour une fin en soi. Une source d’angoisse et une fuite en avant. Bernanos avait bien vu que la technique sortait de son rôle comme une rivière de son cours. Avec le temps, cela n’a fait qu’empirer. Mais c’est l’homme qui l’y encourage, transporté par la puissance qu’il ressent à dompter la technique. Impression de puissance toute relative car l’homme est plus souvent maitrisé par la technique7. Cette technique qui ne laisse pas de place à la vie intérieure. Réponse donnée dans le film par Mrs O’Brien : « Le seul moyen d’être heureux est d’aimer. Sans amour, la vie passe comme un éclair. »

Chaque conversion est un big-bang. Job sait pertinemment qu’il a raison contre ses amis. Son créateur qu’il a toujours adoré et servi, dont il était en droit d’attendre une rétribution et qui la lui donnait à travers une vie matérielle au-dessus de tout besoin le punît dans ses entrailles8. Le Livre de Job est aussi une histoire d’élection. « Ah ! je voudrais être étranglé : la mort plutôt que mes douleurs ? » crie Job (7, 15). Et Mrs O’Brien clame en silence des propos similaires après avoir appris la mort de son fils. Alors Job aurait souffert pour rien. Mrs O’Brien aussi. Alors nous ne serions que des fétus de paille balayés par Dieu ? Un peu comme dans l’antiquité avec ces dieux qui disposaient des humains comme bon leur semblait et qui étaient souvent plus humains que les humains. Le mal aurait-il un sens ? « Is there some fraud in the skim of the Universe ? » comme dit le prêtre dans le film pendant son homélie9.

Terrence Malick a suivi pas à pas le « Livre de Job » en lui donnant les images de son enfance américaine. Mrs O’Brien met le temps d’un film à comprendre, comme Job, que le mal, ce mal qui vient de Dieu ou que Dieu n’a pas refusé à ses créatures, a un sens ; par le côtoiement du mal, Il redonne à ses créatures leur essence : participer du bien. Il est impossible d’entendre cette phrase sans estimer le mal. Dieu a poussé Job à la lisière de la folie en lui ôtant tout ce qu’il possédait pour qu’il prenne conscience, pour qu’il retrouve la foi des origines. Job croyait croire avant cet événement. Il se faisait des illusions. Il hallucinait sa foi. Avec ces épreuves, il a vu face à face. Au coeur des ténèbres, tout au coeur du mal, il atteint le coeur de la vie. Aucun autre parcours n’aurait été aussi édifiant. « Tree of Life » se termine avec les derniers mots de Mrs O’Brien tout immergée dans une procession spatio-temporelle qui irrémédiablement fait penser à la Communion des saints, elle dit : « Je Te le donne. Je Te donne mon fils. » Elle découvre l’ultime solution à sa peine. La conversion.

Ecrit et réalisé par Terrence Malick ; directeur de la photographie, Emmanuel Lubezki ; monté par Hank Corwin, Jay Rabinowitz, Daniel Rezende, Billy Weber et Mark Yoshikawa ; musique par Alexandre Desplat; production par Jack Fisk ; costumes par Jacqueline West; produit par Sarah Green, Bill Pohlad, Brad Pitt, Dede Gardner et Grant Hill ; Fox Searchlight Pictures. Durée : 2 heures 18 minutes.

AVEC : Brad Pitt (Mr. O’Brien), Sean Penn (Jack), Jessica Chastain (Mrs. O’Brien), Fiona Shaw (la Grand-Mère), Irene Bedard (Messager), Jessica Fuselier (Guide), Hunter McCracken (Jack jeune), Laramie Eppler (R. L.) et Tye Sheridan (Steve).

  1. Peu de temps après la sortie du film, je me trouvais à une table d’un restaurant avec deux amies et à la table à côté deux jeunes hommes attablés parlaient du film. L’un d’eux dit à l’autre : « As-tu vu « Tree of Life » ? » L’autre fait une moue dubitative sans rien répondre. Le premier reprend : « Oui, bien sûr, le film est agaçant par son manichéisme, mais as-tu vu les mouvements de caméra de Malick ? » Haine de Dieu ? Haine du religieux ? Haine de la religion chrétienne en général et de la confession catholique en particulier ? Qu’y a-t-il de manichéen dans « Tree of Life » ? Le jeune homme ne voulait-il pas dire que le film était manichéen parce qu’il évoquait Dieu ? Et pour dire le fond de ma pensée, je crois que ce jeune homme aimait plus « Tree of Life » qu’il ne voulait bien l’avouer, mais il avait peur de passer pour quelqu’un ayant le sens du religieux devant son ami.

    Enfin les mouvements de caméra étaient heureusement là pour replacer la technique sur le devant de la scène et… se rassurer.

    Dans la même veine, il y a aussi l’amateur éclairé comme j’en ai entendu sur Radio France qui affirme : « J’ai arrêté de suivre l’oeuvre de Malick il y a quinze ans. » Celui-là, sous ses airs de cinéphile consensuel, est ouvertement un militant de la haine de Dieu.

  2. La comparaison entre Stanley Kubrick et Terrence Malick refait souvent surface. Par le souffle, par l’ambition de tracer une carte du monde et de son origine et de placer l’homme au coeur de la création ou de montrer l’hégémonie de la technique, la comparaison a du sens, mais là où Stanley Kubrick ne trouvait aucune solution hors du monde et comptait sur la technique pour résoudre les problèmes ou le cynisme pour les oublier, Malick propose des solutions hors du monde et dans ses films, l’homme détient toujours le pouvoir de décider le monde comme ami du bien.
  3. Et cette voie off de Mrs O’Brien dont la détresse ne peut-être entendue et donc encore moins expliquée par ces phrases toute faites, nous révèle le grand silence intérieur dans lequel plonge celui qui est frappé par le mal.
  4. Le 4ème discours est une ode à la beauté. Le discours de Yahvé est aussi une ode à la puissance divine. Seul Dieu est puissant. Seul Dieu peut se targuer d’une quelconque puissance. Plus profondément encore, il n’est nulle puissance hors de Dieu. Rejoignant même le discours inaugural du livre où Satan ne peut rien faire que Dieu n’autorise.

    « Yahvé répondit à Job du sein de la tempête et dit :

    Quel est celui-là qui obscurcit mes plans

    par des propos dénués de sens ?

    Ceins tes reins comme un brave :

    je vais t’interroger et tu m’instruiras.

    Où étais-tu quand je fondai la terre ?

    Parle, si ton savoir est éclairé.

    Qui en fixa les mesures, le saurais-tu,

    ou qui tendit sur elle le cordeau ?

    Sur quel appui s’enfoncent ses socles ?

    Qui posa sa pierre angulaire,

    parmi le concert joyeux des étoiles du matin et les acclamations unanimes des Fils de Dieu ?

    Qui enferma la mer à deux battants,

    quand elle sortit du sein, bondissante ;

    quand je mis sur elle une nuée pour vêtement

    et fis des nuages sombres ses langes :

    quand je découpai pour elle sa limite

    et plaçai portes et verrou ?

    « Tu n’iras pas plus loin, lui dis-je,

    ici se brisera l’orgueil de tes flots ! »

    As-tu, une fois dans ta vie, commandé au matin ?

    Assigné l’aurore à son poste,

    pour qu’elle saisisse la terre par les bords

    et en secoue les méchants ? »

    (Traduction Bible de Jérusalem. Job, 38, 1-14)

  5. Cet article doit beaucoup au puissant livre de Philippe Nemo : « Job et l’excès du mal » (Editions Albin Michel. 1999). « Ce qui caractérise en propre le mal, c’est qu’y devient impossible la parole sereine, l’interrogation libre sur l’être. Celui qui tombe dans l’abîme n’est pas libre, il ne saurait « refouler sa plainte », « faire gais visages » et méditer objectivement sur le monde. Il peut certes arriver que l’homme qui a souffert se rétablisse, revienne sur le sol stable du monde et dise alors : « Que m’est-il arrivé ? Ce n’était rien ! ». Mais c’est que le mal ce sera préalablement retiré et l’aura fait de lui-même. Que le mal vienne ou qu’il cède, il a l’initiative. Dès lors qu’on parle d’un mal vaincu par une initiative humaine, l’on ne parle pas du mal. On parle d’embarras, de difficultés, de douleurs humaines et en face, d’efforts, d’héroïsme, de patience. Mais tout cela, qu’on y réfléchisse, évoque bien plutôt, finalement, le bonheur de l’homme, et suppose résolu le problème même dont veut parler Job.

    Ce problème ne nait que parce qu’en de certains moments, comme l’angoisse, le monde semble refuser à l’homme, non pas seulement ses faveurs ou sa coopération, mais l’aide même de son inimitié. Il refuse le combat, ne veut pas offrir le secours de sa dureté, contre laquelle la dureté de l’homme s’éprouverait en une lutte héroïque. Des combats les plus désespérés, l’on sait bien que l’homme, abattu ou triomphant, sort vainqueur de toute manière, puisque par le combat il confirme au moins la valeur de son existence, de sa pensée, de son jugement et s’assure une forme de pérennité. Mais il faudrait qu’en toutes circonstances le combat fut une donnée sûre. Dans l’angoisse de job, au contraire – dont le caractère extraordinaire ne fait que révéler plus évidemment la nature même, en tout maux, du mal – cette garantie disparaît. Le monde se dérobe, ouvrant par son retrait une crise où font défaut références et ressources communes, crise qui exige une autre réponse. » (p. 42)

  6. « désormais par ce qu’on sait que le terme de la vie est proche, ou plus précisément par ce que le processus qui conduit invisiblement tout vivant à la mort est subitement devenu visible (c’est la maladie de job, ou c’est le déchaînement de la condamnation du méchant), alors, même s’il reste à vivre un temps long ou de longueur incertaine, il est perçu comme un temps court. C’est un temps de sursis. Parce que la fin en est dorénavant envisagée, elle est déjà présente, même si elle est éloignée dans le futur. Ce qui caractérise l’état subjectif ici décrit, c’est la possibilité d’oublier une vérité qui ne vient pas de commencer d’être vrai, mais qui vient d’émerger du sommeil où elle se tient en temps normal. Le temps « normal » devient dès lors le temps inaccessible, le temps d’avant, le temps irrécupérable, in-restaurable. L’impossibilité d’oublier la vérité, c’est bien là le premier caractère de l’angoisse. D’ailleurs la pensée selon la vérité sera explicitement désignée comme cause d’angoisse : « plus j’y songe, plus il me fait peur  » (23, 15 ; 21, 6). »
  7. On se souvient dans la pièce de Byron du dialogue de Caïn et Satan : Caïn : — Es-tu heureux ? Satan répond : — Je suis puissant !
  8. « S’il est vrai que la souffrance a un sens comme punition lorsqu’elle est liée à la faute, il n’est pas vrai au contraire que toute souffrance soit une conséquence de la faute et ait un caractère de punition ». « Le sens chrétien de la souffrance. » Lette apostolique Salvifici doloris de sa sainteté Jean-Paul II
  9. « Y a-t-il malversation dans l’ordre de l’univers ? »

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