La mort de l’intimité

arbre malade

Partout, sur Internet, dans les journaux ou à la télévision, l’expérience personnelle s’affiche, s’exhibe et se veut référence. Cette indécence repose sur une inversion des valeurs. Elle se fonde surtout et partout sur l’idée du même. L’idée du même pense : « J’ai vécu cela, mon expérience reflète un sentiment universel. Je veux dire ce que j’ai vécu. Je me pose en témoin incontournable ». C’est confondre l’universel et le général. Ce qui est oublié, incompris, c’est la différence qui réside entre chaque homme ; et chaque homme est singulier. Non pas singulier par ses orientations sexuelles ou par ses manies, mais intrinsèquement. Voilà bien un vieux concept neuf au début du XXIe siècle. Par son expérience, par sa culture et par sa nature, chaque homme montre une facette de l’Homme, et chaque facette est singulière. Créer à l’image de Dieu. Or il nous est impossible, sinon en regardant les hommes et en les considérant comme tous singuliers, d’embrasser Dieu. L’oublie de Dieu ramène au même. Chacun y va de sa contine qui, même si elle peut dire le tragique d’une existence, n’est qu’une contine car elle ne commence même pas à dire le tragique de l’Homme.

L’homme n’apprend presque rien de son expérience personnelle. Il n’apprend que de sa rencontre avec Dieu. Il n’apprend rien de son expérience personnelle car celle-ci abaisse la toise quand sa relation avec Dieu l’élève. L’homme moderne devrait d’autant moins exhiber son expérience personnelle, que sa perte de relation avec Dieu l’entraine à oublier le Mal. Oublier le Mal passe par l’oubli du péché. Unamuno écrivait dans « Le sentiment tragique de la vie » : « Pour saint Paul, le plus exécrable péché est l’avarice. Parce que l’avarice consiste à prendre les moyens pour des fins. » Et il ajoutait que l’autre terrible maladie, fille de l’avarice spirituelle, était l’envie. Dire son expérience personnelle consiste, déjà, à provoquer l’envie ; provoquer l’envie c’est l’invoquer. Notre époque est arrivée à ce comble de bêtise qu’elle souhaite que chacun soit envié ; qu’elle pousse chacun à s’exhiber, à devenir des objets de désir, donc d’envie. Epoque fondée sur l’expression de soi, sur l’égoïsme, l’égotisme et l’égocentrisme ; époque où il est bon de lever les tabous, de comprendre les ressorts de chaque chose. Epoque qui hait ce qui est caché et qui considère le secret comme une tare. Epoque de psychologie abêtissante forçant tout le monde à la nudité sous le prétexte d’avoir à s’accepter. Cette volonté de psychologie, cette exaltation du moi qui passe par sa mise à nu et son exhibition, n’a qu’un but avoué, permettre à chacun de mieux vivre. La psychanalyse veut dévoiler toujours et laisser exprimer les ressentiments qui bien souvent sont vues comme des freins au mieux vivre. Le moi et le même vivent de conserve. Ils sécrètent de l’envie. Tous ces fameux ressentiments dont la psychanalyse nous tarabuste peuvent naitre d’une éducation chrétienne puisque celle-ci a un but avoué : lutter contre tout sentiment d’envie. Il est donc possible comme deux forces antagonistes communicantes que le bien voulu par l’éducation chrétienne pour réguler l’envie crée une aigreur ou un ressentiment. On voit ici deux forces s’affronter terriblement : le christianisme et son refus de l’envie, qui part du principe que « je » a tort car il n’en fait jamais assez vis-à-vis de l’autre, et le monde moderne armé de ses préceptes de transparence, de similarité et d’égalité, qui réduit tout fonctionnement hiérarchique ou structuré à son idéologie du même qui le rassure et le conforte.
Il est logique que le manque d’intimité, de secret, d’intériorité pousse de la sorte à s’exhiber. Il s’agit bien d’une perversité moderne qui oblige à s’exhiber, qui crée de l’envie chez l’autre, qui donc rencontre l’autre et s’exalte de son reflet et seulement de son reflet, et qui au bout de cette prouesse — car on se donne bien souvent beaucoup de mal pour réussir à créer cette envie — oublie complètement l’autre par une attitude arrogante. Evidemment, car il n’y a pas de rencontre. Il s’agit bien d’un mécanisme diabolique et adulescent pour reprendre le bon mot de Tony Anatrella. « Je manque de confiance en moi comme un adolescent — alors que je suis déjà un adulte —, je me requinque en montrant mon intimité et en créant la curiosité de l’autre, je deviens le centre d’intérêt de l’autre que je ne tarde pas à rejeter car cet autre m’a créé en quelque sorte et il ne m’est plus d’aucune utilité et il me rappelle mes efforts, et quelquefois les humiliations que j’ai reçus pour arriver là où je suis. » Aucune chance de rencontre ne peut naître de cette attitude. Il est logique qu’à force de se pencher sur soi, on ne voit et ne sache plus faire cas de l’autre. L’autre deviendrait même un frein à la liberté qui ne peut être qu’individuelle. Dans cette attitude, la désagrégation de la société trouve aussi sa source. Cette époque nombriliste où chacun affiche son expérience personnelle repose sur le narcissisme pour espérer retirer quelques secondes de gloire de cette exhibition. Créer de l’envie, même pour ne plus rien avoir ensuite. Créer de l’envie comme pour vivre la vie rêvée même quelques minutes. Créer de l’envie ne peut que mener à la misère. Mais que ne ferait-on pour quelques secondes de cette fausse gloire ? Là où les Anciens nous apprenaient à manier avec grande discrétion et grand discernement toutes les choses de l’envie, à ne pas créer d’envie quand il était possible de l’éviter, à respecter cette règle valable de tout temps en tout lieux, nous avons la volonté de devenir objet d’envie1. Le narcissisme est toujours une atrophie de l’amour. Une funeste recherche de soi à travers l’autre. Ou peut-être, plus tendancieux encore, et plus proche de la légende, une recherche de l’autre à travers soi.

L’expérience personnelle se veut définitive. Elle ne supporte pas la contradiction. Elle n’est que vanité. Tout le monde connaît la phrase de l’Ecclésiaste : « Vanitas vanitatum omnia vanitas… » (Vanité des vanités, tout est vanité). Cette phrase n’aura bientôt plus de sens car personne ne saura plus ce que voudra dire le mot vanité. Peut-être sera-t-il même considéré comme un compliment ? Un genre d’accomplissement, une sorte de plénitude ? Ce jour-là, l’intimité voudra dire se présenter nu au plus grand nombre ; ce jour-là, la pornographie sera considérée comme un des Beaux-Arts ; ce jour-là, le monde n’aura plus rien à apprendre. Ce jour-là, l’intimité aura été vaincue et avec elle la vie intérieure, les hommes n’auront plus rien à eux, ils auront tout brocardé au monde, et c’est le Prince de ce monde qui se réjouira, son oeuvre de démolition arrivant à son terme. Ce jour-là, la misère règnera sur le monde, parce qu’avec l’intimité, c’est la prière, et donc la vérité, qui seront gisantes dans le caniveau, toutes cassées, toutes dépenaillées, toutes meurtries. Et l’indécence, et l’imposture, et le mensonge, défileront devant elles en leur crachant dessus, en les frappant, en les vilipendant. « Vous faisiez les belles auparavant, vous vous pavaniez, fortes de représenter de grands principes immuables, mais vous voilà maintenant déconsidérées et réduites à rien, pendant que nous, nous sommes les nouveaux gardiens du Temple. Justice est faite2. »

  1. « Si un homme attrape ne serait-ce qu’un ou deux poissons pendant que ses compagnons (dans leur barque en haute mer) ne capturent rien, il ne conserve pas une seule de ses prises. Sinon il s’exposerait aux pires médisances. Les gens expliquent rationnellement cette coutume par l’obligation de ménager les rapports sociaux. En effet si l’un d’eux prend du poisson au filet non pas en mer, mais dans le lagon, il peut tout garder « car il est seul ». C’est uniquement en qualité de membre d’un équipage qu’il tombe sous le coup de la tradition évoquéee plus haut et qu’ils appellent textuellement « blocage-d’envie » (te pi o te kaimeo) ». (Raymon Firth sur les civilisations polynésiennnes).
  2. PCC d’une anecdote pendant la Révolution de 1848, une porteuse de charbon dit à une dame richement vêtue : « Oui, Madame, désormais nous serons tous égaux : je me promènerai en robe de soie et vous porterez du charbon. »

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