A quels saints se vouer ?

Diable - Orvietto

L’affaire Marcial Maciel nous impose de poser la question du Mal. Notre époque évite de s’y frotter. Que savons-nous de l’œuvre du diable et que pouvons-nous faire pour nous en protéger ? Après avoir tenté d’occulter le bien de la vie, faut-il s’étonner que le mal se montre au grand jour ? Les œuvres du démon sont innombrables, mais l’Esprit-Saint peut tout, notamment les transformer.

Il fallait avoir la faconde de l’écrivain préféré du Pape1 pour affirmer : « Il n’y a qu’une seule tristesse, celle de ne pas être saint ». Cette question entêtante de la sainteté revient toujours comme une saison qui ne passe pas. Il existe beaucoup de choses dont nous pouvons nous débarrasser, mais jamais la question de la sainteté n’en fait partie. Elle nous est consubstantielle. Dès que nous voyons ou assistons à quelque chose de juste ou d’injuste, quelque chose relevant du bien ou du mal, nous cheminons sur la voie de la sainteté. Que ce soit vers elle ou contre elle. Il faut beaucoup de temps pour se rendre compte à quel point la question de la sainteté nous est consubstantielle. Nous sommes saints, nous sommes un temple, nous sommes partis de l’Église qui est sainte, nous sommes à l’image de Dieu qui est Saint, et pourtant nous nous ébrouons, nous tombons, nous peinons, nous nous évertuons… Si peu de résultats pour tant de promesses. C’est que la condition de saint demande quantité d’efforts et donne peu de résultats visibles.

« Mon Dieu, donnez-nous des prêtres, donnez-nous des saints prêtres… ». Face à l’évidence du démon, Maciel, comment continuer à louer la sainteté du prêtre ? Face à l’évidence du démon, comment continuer à louer la sainteté ? Mais poser cette question n’est-il pas déjà faire le jeu du démon ? Car seul un homme peut poser cette question et croire qu’il réussira à y répondre. Il croira faire œuvre intéressante, il aura matérialisé ce qui lui échappe toujours. Cette maîtrise soudaine d’une idée inconcevable n’est qu’une manifestation supplémentaire du démon à l’œuvre par la volonté de puissance. Il n’y a aucune compréhension du mal par l’homme. Pas plus qu’il n’y a de compréhension de l’amour. Du vrai amour. De l’amour divin. Pour l’homme, il n’existe que satisfecit. Tout cela nous échappe tellement. Nous voyons la sainteté comme une décoration, une reconnaissance. Nous continuons de penser à l’envers. Il n’est pas question de ce que Dieu fera pour nous remercier d’avoir bien suivi ses indications. Il s’agit de nous demander ce qu’il nous sera possible de faire pour remercier Dieu de ses bienfaits ainsi pendant la liturgie, le prêtre dit : « Quid retribuam  ». La tentation humaine s’identifie à la volonté de tout ramener à soi. Sur terre. De manière terre-à-terre. Et c’est bien là le problème. Les deux grandes forces qui guident l’univers n’appartiennent pas à ce monde.
La réaction de Marc Favreau résumait parfaitement ce que l’homme peut ressentir lorsqu’il se sent trahi, meurtri dans sa foi, qui plus est par les hommes qui sont responsables de la protéger. N’est-ce pas trop aimer les prêtres, n’est-ce pas se tromper radicalement que de les déclarer saints ? Après tout ce ne sont que des hommes. Ils souffrent des mêmes maux que nous. Marc Favreau se faisait dans cet article le porte-parole d’un légitime sentiment de révolte. Pourquoi, comment laisser croire au prêtre qu’il est saint, alors qu’il pêche comme tout à chacun ? Bien plus que la moyenne en ce qui concerne Marcial Maciel. Où est la corruption ? Dans la formule ? « Donnez-nous des saints prêtres ? » Y a-t-il fraude ? Nous berne-t-on ? Tous les prêtres du monde sont-ils discrédités par le démonisme de Maciel ? Les questions s’entrechoquent. Point une tentation victimaire si prégnante à notre époque. Si quelque institution que ce soit est défigurée, si elle agit à contresens, si elle est discréditée par le crime, comment une telle institution peut-elle encore me représenter ?
L’interrogation de la sainteté vient de l’homme. Parce que l’homme questionne tout tout le temps. C’est dans son ADN. Et si l’homme questionne, il met à son niveau. Il dé-hiérarchise. Il commence à penser par lui-même. Après la pomme, la discorde. Il parle surtout de ce qu’il ne connait pas. Il parle, et cela suffit à lui faire perdre le fil de sa relation à Dieu. Donc la question est illégitime, mais elle est « humaine » comme le bon sens l’entend. Dire qu’elle s’est humaine dit qu’elle peut-être posée pour permettre à l’homme d’accéder à ce qu’il appelle la connaissance. Sachant qu’il ne s’agira jamais que d’une connaissance limitée.

L’institution est-elle à porter au pinacle à l’avènement d’un saint Augustin et à pourfendre à la découverte d’un Marcial Maciel ? Que l’on ne se trompe pas : « Donnez nous de saints prêtres » est un appel au secours de l’homme vers Dieu, « Donnez-nous de saints prêtres » ne veut pas dire donnez-nous des prêtres irréprochables. Ce serait trop facile. Donnez-nous des prêtres irréprochables et je croirai sans problème. C’est encore une démarche de reconnaissance l’une des fautes humaines les plus reprochées par le Christ. Donnez-nous des saints prêtres veut dire : donnez-nous des prêtres qui respectent la vie et le Créateur. Le prêtre est une citadelle assiégée. L’Église est une citadelle assiégée. L’apocalypse est en marche. Le nier, l’oublier, en rire, est faire le jeu du malin. Tout relativiste est agent du malin, sans le savoir bien souvent. Le respect du Créateur n’existe presque plus. Le respect de la vie est bafoué chaque jour.

« Je crois en l’Église, une, sainte et apostolique ». Notre credo dans son étonnante concision nous rappelle sans cesse que l’Église est sainte. Ou encore : « Ne pleure pas si tu m’aimes. Si tu savais ce qu’est le don de Dieu et qu’est le ciel ! Si tu pouvais d’ici entendre le chant des anges et me voir au milieu d’eux ! Si tu pouvais voir se dérouler sous tes yeux les horizons et les champs éternels, les nouveaux chantiers où je marche ! Si un instant tu pouvais contempler comme moi la beauté devant laquelle toutes les beautés pâlissent ». (St Augustin). Souvenons-nous que Jesus connait la faiblesse de Pierre avant Pierre. Cela l’empêche-t-il de lui donner charge d’âme ? Devant l’emballement émotionnel de Pierre, Jésus lui réaffirme sa faiblesse d’homme. Alors que Pierre souhaite une reconnaissance immédiate, aller avec le Christ, le suivre partout, le décider maintenant de manière irrémissible, le Christ lui intime l’attente. L’attente contre l’exaltation. M’aimes-tu ? Je donnerai ma vie pour toi. M’aimes-tu vraiment ? Avec toute cette subtilité grecque du verbe aimer (3. article sur l’agape). Pierre souhaite une reconnaissance immédiate. Il souhaite que le Christ lui dise tout tout de suite. Il souhaite que ce soit visible. Il souhaite que cela soit ostentatoire. Il souhaite que ce soit établi. La reconnaissance, l’homme suffoque de ce besoin de reconnaissance que Dieu ne lui donne pas, pas forcément. Le Diable, lui, donne une reconnaissance immédiate. La puissance. L’attente contre l’exaltation. Quelle est cette sainteté ? Quelle est la volonté de Dieu ? Que nous veut-Il ? L’Église est sainte, car elle vient de Jésus et que Jésus est la porte, la seule porte vers Dieu. L’Église est sainte, car elle vient de Dieu. « De Jésus Christ et de l’Église, il m’est avis que c’est tout un. » (sainte Jeanne d’Arc).

La sainteté n’empêche pas la souillure, elle la nettoie. La sainteté n’empêche pas la chute, elle en relève. La sainteté n’est pas l’éradication de la maladie, elle est son remède. Combien de maladies sont connues des hommes sans qu’ils en connaissent l’origine ? La sainteté est la possibilité de la hauteur. La sainteté n’éradique pas le mal, elle nous défend contre son pouvoir. Elle nous oblige à regarder en haut, elle nous pousse à échapper à l’emprise du mal. La sainteté a des armes : le beau, le bien, le bon. La sainteté n’a pas été instituée pour le fort et le brave, elle veut être cette loupiote qui ne peut cesser de briller pour celui qui glisse vers la misère. Pire encore : la sainteté n’est pas la justice. Comment l’homme peut-il faire avec cette qualité qui n’en est pas une ? L’homme voudrait du terre à terre, du concret, de l’immédiat, du pragmatique. Il voudrait que les méchants paient, que le mal soit puni. La sainteté ne délivre aucune justice. Non pas : que le Seigneur me donnera-t-il pour avoir bien agi, mais que rendrai-je au Seigneur pour tous ses bienfaits ? On voit que dès que l’on pense avoir fait suffisamment d’efforts pour croire, il faut encore gravir un échelon. Un nouveau supplément d’âme. Comme un résumé de la sainteté. De cette petite sainteté, cette douce sainteté, que l’homme peut recueillir dans ses mains pour l’apprivoiser, mais qui ne répond pas quand on l’appelle. Cette petite sainteté qui n’a l’air de rien, qui parait tellement inoffensive, qui n’intervient pas, qui n’a pas le rôle escompté…. Où se situe-t-elle ? Est-elle même raisonnable ? Peut-on s’y fier ? Cette c*** de sainteté ne nous a pas protégé de Marcial Maciel. Elle nous a laissés en proie à nos démons, vides, ressassant la légende de ce démon et de son leg, cette légion du Christ. Comment redonner vie à ce qui a été saccagé ? Comment retrouver l’espoir ? La sainteté n’a rien fait, l’Église n’a pas su faire quoi que ce soit, le démon s’est invité vêtu des habits saints du sacerdoce.

L’homme moderne doute du bien. Il préfère ressasser le mal. Il a un goût pour la souillure qui incarne son époque. Il permet d’affirmer que la souillure est partout. C’est un penchant pour le renoncement. Il permet de s’exonérer de tout. Seul l’individu compte, donc il est déresponsabilisé. L’individu s’est transformé en voyeur de l’existence. Ce goût pour la souillure est un renoncement à la vie. L’époque moderne veut que rien ne soit caché. Tout doit être exposé dans l’idée de transparence ; il y a comme une volonté de purification qui s’exécute. Tout montrer et croire tout dire. Évidemment n’importe quelle personne douée de ses facultés élémentaires y voit une fuite en avant. Une volonté de se vautrer dans la souillure en s’appuyant sur son caractère universel. La souillure est partout, c’est loin d’être le cas du bien. La souillure est donc plus universelle que le bien. L’absence de bien se révèle tellement criante. À quoi bon continuer de s’y référer ? Le bien ne parle plus aux gens. L’idée, folle, poursuit sa propre trainée, l’absence de bien, l’omniprésence de la souillure, a imposé l’idée qu’il n’y avait plus personne qui puisse se revendiquer du bien. Que toute personne qui se déclare porte-parole du bien était un imposteur. Les plus condamnables étant bien sûr les religieux et les catholiques vues comme des moralistes, des empêcheurs de vivre en rond. Cette religion incarnant un vieil ordre, donnant des leçons, qui s’est tant vautrée dans la fange… Elle est non seulement discréditée, mais elle devrait encore disparaitre. Le monde moderne ignore le bien en lui opposant la souillure. La moindre tâche, le moindre méfait rend l’histoire caduque. L’homme moderne a tellement appris à se méfier du bien, les groupes d’opinion, tel que les médias confondant information et envie, lui ont tellement montré que le bien était un fatras qui dans le fond n’avait jamais vraiment existé, qu’il était si facile d’en montrer le caractère infondé en montrant le mal à l’exercice que l’affaire est entendue. Seule la souillure est universelle. La souillure est universelle parce qu’elle est universellement partagée. Elle est devenue un esperanto. Cette connivence avec la souillure est un leurre. Le monde moderne est friand de ce genre d’allégeances dans la facilité ; immédiatement elles permettent une affirmation de la puissance. Une émission de télé-réalité offre une satisfaction immédiate, les participants incarnent si souvent la bêtise, le crétinisme de ne pas les juger. La puissance révèle la faiblesse humaine, car elle se révèle immédiate, rapide comme l’éclair ; elle offre l’immédiateté que demande l’époque, elle dispose de la simplicité pour devenir universelle. Mais l’homme omet un point important, et personne ne pourrait le lui reprocher, il omet que le bien et le mal ne sont pas de ce monde. Ils agissent dans le monde, mais ils sont hors d’atteinte des hommes. Le mal n’appartenant pas à ce monde, il ne peut y avoir de justice le concernant. Au mal, au vrai mal, aucune réponse humaine ne peut satisfaire. Il ne peut y avoir de justice le concernant. Il ne peut être réparé. La sainteté est ce phare qui nous détourne du mal. Elle ne peut rien contre le mal commis. Mais elle élève. Elle garde notre tête hors de l’eau. Tout est un peu moins lourd à porter en sa compagnie. L’homme moderne s’est détourné de la vie. Il en a oublié les fondements. Croire que la vie peut échapper au mal équivaut à oublier ce qu’est la vie. La vie créée par Dieu. La vie mêlant naturel et surnaturel. La vie pleine d’ubiquité. Dieu y est partout, tout le temps. Mais le mal aussi. Le démon s’invite paré des atours les plus divers et variés. Attaquer la sainteté, c’est ouvrir la porte au démon. C’est une façon humaine d’acquiescer au mal. À tous ceux qui claquent la porte à la sainteté, il faut souhaiter que jamais ils n’aient à retenir la porte contre le démon, ils seront démunis. La prière construit lentement une digue de la sainteté, l’absence de prière rapproche l’homme de sa misère. La vie monastique construit patiemment des digues pour l’humanité depuis des siècles. Si la sainteté a des armes et une digue, le mal brouille sans cesse toute limite, toute espérance, toute certitude. Le mal n’est rien d’autre que cette brume. Mais quelle brume ! Ressemblant à une trouée dans le monde, elle happe l’homme moderne et lui fait miroiter monts et merveille. La proie est si facile, si peu de vie intérieure l’irrigue… Passé cette frontière plus rien n’a de sens, tout est sens dessus dessous, aucune description ne pourrait relater ce qui ne se définit pas. Les plus grands écrivains lorsqu’ils abordent le mal ne le peuvent décrire, ils nous décrivent la peur, ils nous décrivent ce qui est terrestre, ils ne peuvent dire le mal. (4. Joseph Conrad. Extrait d’Au cœur des Ténèbres) La figure de Maciel fait penser à Kurtz d’« Au cœur des ténèbres », figure démoniaque s’appuyant sur la seule puissance, source d’ivresse aigüe.

Alors ? Qui était Marcial Maciel ? Comment ébrèche-t-il la figure du saint ? Pour tout homme conscient (de quoi un homme est-il conscient sinon du bien et du mal ?) il y a un pas à franchir qui annonce le vertige. L’homme conscient est justement celui qui refuse de voir le gouffre. Il ne l’appréhende pas. Il ne peut pas l’appréhender, car le vide l’aspirerait, le vide est la tentation dans sa splendeur. Approcher, regarder le gouffre est déjà subir sa tentation. Contrairement à Dieu, le mal peut tout à fait être vu de son vivant. C’est même ce qu’il souhaite. Pour nous happer. Il existe des proies plus faciles que d’autres. Les solitaires sont souvent des proies idéales. La solitude rend friable, manipulable, elle provoque des discordances. La destruction de tout ce qui crée du lien entre les hommes sera toujours l’un de ses objectifs majeurs. Marcial Maciel, dont on sait à présent qu’il travaillait dans l’ombre depuis fort longtemps, se sentait-il seul ? À quel moment Maciel rencontre-t-il le mal ? On aimerait savoir. On aimerait percer le mystère. On s’exposerait à la puissance maléfique qui l’a envouté. Il est tentant de savoir à quel moment Marcial Maciel regarde le diable face à face ? Ce moment fatidique personne ne le connait, personne ne le sait et ne le saura jamais. Même Maciel l’avait peut-être enfoui, oublié, ou bien au contraire, et ce n’est pas antinomique, le recherchait-il éperdument pour en retrouver toute l’intensité ? N’avoir conçu aucun regret à la fin de sa vie n’indique aucune preuve de son état d’esprit. Était-il cette incarnation du mal, ministre du diable, dans l’Église de Dieu ou bien comme on l’a dit victime de dédoublement de la personnalité, oubliant ses actes comme ils apparaissaient ? Sa fin, si sa fin a été telle qu’on l’a dit, cynique et insensible, alors il s’agissait sûrement d’un ministre du diable. L’évoquer, évoquer l’intimité de Maciel avec le diable est déjà participer de cette intimité. Le diable a à sa disposition tant de charmes. Le culte de la personnalité de Maciel, en opposition à l’humilité (ciment de la digue de la sainteté) parle en faveur du démon. Quel vertige de voir Maciel embrasser l’anneau papal, s’entretenir avec le pape Jean-Paul II, notre saint pape envoûté, troublé, confus. Quand nous avons listé tous les méfaits de Maciel, nous n’avons rien dit. Nous avons dit la moralité. La moralité est tout et rien en même temps. Elle est tout, car elle résume les crimes et explique le forfait. Elle n’est rien, car elle n’a pas commencé à soulever l’écorce du cœur humain. La moralité ne regarde jamais face à face. Elle refuse le vertige. Elle ne peut pas être happée. Elle s’appuie sur la justice. Elle ne s’occupe pas de la volonté de puissance, seulement des résultats. La moralité est en fait une statisticienne. N’en déplaise à beaucoup, la moralité est pragmatique. Ce qui veut dire qu’elle omet l’humain. L’humain l’emmènerait trop loin. La réponse humaine au mal est… humaine. Trop humaine.

Nous sommes partis d’une situation humaine, nous sommes partis de l’homme. Marcial Maciel, jeune séminariste, montre une aptitude à utiliser ses talents. Dès le séminaire, Maciel s’anime-t-il à manipuler les autres, à percevoir ce qui leur plait, à quoi ils sont sensibles ? Est-il ainsi dès le début, et de quel début parle-t-on ? A-t-il, enfant, petit-déjeuné avec le Diable ? A-t-il commencé à tirer le fil de la pelote du mal au séminaire ? Les témoignages ici et ailleurs restent une goutte d’eau dans l’océan du mal. Les témoignages servent souvent à la justice, à la morale. Tout ce fatras humain n’explique rien, car il veut dire la totalité. Quel croyant n’a pas subi l’entêtement d’une mauvaise idée, d’une idée du mal ? Qui n’a pas été traversé d’une volonté de puissance, d’une volonté de violence à un moment calme, un moment qui aurait normalement appelé à la béatitude ? Qui n’a pas accueilli le prêché en le regardant dans les yeux ? Qui ne s’est pas laissé griser par la puissance ? Accueillir c’est entrouvrir la porte au démon. C’est rompre notre relation à Dieu. L’esprit humain ne connait rien de ses propres chemins de traverse. Il ne connait presque rien de soi-même. C’est ainsi qu’il peut échapper à lui-même. On comprend mieux l’utilité de la digue. Lorsque la personnalité de Maciel est évoquée, la drogue est omniprésente. Cet argument fait comprendre l’emprise du mal sur sa personnalité. Il est benêt d’expliquer les agissements de Marcial Maciel par les doses de morphine. Les doses de morphine sont ici un prétexte. Elles permettent sûrement à Maciel de retrouver un peu de l’ivresse du mal lorsque le Prince de ce Monde vaque à d’autres préoccupations. Maciel a-t-il basculé le jour où torturant sexuellement un autre séminariste, il a succombé à la puissance sur la joie ? Penser le mal sur terre provoque toujours un jugement faussé, en surface. C’est bien ainsi que les victimes se sentent lésées.

À l’instar de certaines maladies, le mal agit en l’homme et il est difficile de dire pourquoi il se déclare. Chercher des raisons équivaut à trouver des boucs émissaires. L’enfance, la société, entre autres, sont exhibées comme responsables principaux. Pourtant, la société ne fait que révéler ce qui est en jachère. Et puis n’oublions pas que c’est la société qui juge la société, ce qui souvent ressort comme de l’envie non déclarée. En considérant la société comme source du problème, il est facile d’y plaquer toutes sortes de fantasmes. L’homme ne cesse de porter la possibilité, et c’est justement ce qui lui pèse : l’homme trouve sa liberté dans la possibilité, ce choix dont il s’arme pour décider sa vie. Personne ne décide pour l’homme. Laisser croire que la société peut l’influencer s’avère une idéologie. La société n’est pas coupable. C’est l’homme qui choisit la voie de la facilité. Et c’est ici que la reductio ab absurdum a lieu. Notre époque en est si friande. Comme le bien est trop éloigné, trop lointain, trop inatteignable, le bien comme valeur sera remplacé par des étiquettes, cache-sexe du moralisme, permettant de se trouver une parenté dans l’humanisme ambiant, ce refuge hybride dissimulant toute la misère de l’époque : le racisme représente cette nouvelle valeur étalon si simple, si lisse, si facile à décrire. Rien à voir avec le bien dont l’atonalité exaspérait. Le racisme se touche du doigt. Malheureusement si l’on décrit le racisme, ou mieux le raciste, on ne fait qu’effleurer le mal. En ôtant le bien du vocabulaire, en omettant la profondeur de ce qu’il nous forçait à appréhender, le mal est devenu commun. Et c’est exactement ce qu’il voulait. Il n’y a plus de saints, il n’y a que des hommes qui voguent de-ci de-là, prodiguant de petits arrangements entre amis, de petits arrangements avec la vie. Depuis la fin du Moyen-Âge, une quête perpétuelle du remplacement du transcendant par l’immanent. Toute volonté d’y remédier est battue en brèche.

L’antiquité nous a appris que le mal peut sortir du bien. L’antiquité appela ce procédé la tragédie. Le mal peut sortir du bien, soit. Quid du contraire ? Rappelons les faits : Marcial Maciel rencontre le diable, il décide d’agir en portant les habits du sacerdoce (ce qui prouve qu’il n’est pas malade), il brutalise, il viole, ravi, hommes, femmes, enfants, il est impossible d’avoir un compte précis de ses victimes. Quelqu’un de conscient en la présence de Maciel devait sentir la sueur perlée. S’il sait. Et le diable excelle à faire croire que l’on sait quand on oublie l’essentiel. Le diable est un dramaturge. Croire en la sainteté, c’est croire au diable. C’est croire qu’il existe une vie avant le mal, et qu’il existe une vie après le mal. Dire que le bien sort du mal, dire que le mal sort du bien, admet une lutte éternelle dans l’homme. Admettre cet agonisme, c’est reconnaître que l’on juge autant un homme à ses fruits qu’à ses racines.

Il est terrible de devoir avouer que Marcial Maciel, cet homme qui a tout sali dans sa vie, qui a sali la communion, son habit, sa charge, dont l’âme s’est enflée d’elle-même, il est difficile, pour ne pas dire terrible d’admettre que la Légion du Christ est une réussite. Parce que le diable a trouvé fort à faire comme d’habitude, il s’est trouvé face à l’Esprit-Saint qui ne cesse de souffler et qui a rendu vert les bourgeons cramoisis par la proximité de l’Enfer. Le diable ne gagne que si la vie s’éteint. L’Esprit-Saint n’en finit pas de souffler sur les braises de la vie. Que la vie s’arrête et le Prince de ce monde aura gagné. C’est ainsi qu’il gagne dans la vengeance. C’est ainsi que supprimer la Légion du Christ, la passer en revue pour la condamner et la lapider serait faire le jeu du malin. Bien au contraire, chaque nouveau bourgeon de la Légion du Christ répond de manière cinglante à l’infamie du mal. Car la vie continue.

  1. Léon Bloy

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