Antigone, insoumise et intime (3/7. Le destin)

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3ème partie : le destin

L’homme descend de l’arbre. L’homme, comme l’arbre, se définit aussi bien par ses racines ou par ses fruits. L’homme, comme l’arbre, dépend d’éléments extérieurs et intérieurs pour atteindre la maturité. L’homme ressemble à ce tronc sculpté par les épreuves s’appuyant sur ses racines et portant des fruits plus ou moins beaux, plus ou moins bons… Les ressemblances entre le monde végétal et l’homme sont infinies. De l’eau qui nourrit les racines au soleil arrosant les fruits, à l’oxygène exsudé par les feuilles, toute cette vie qui s’engouffre et circule nous rappelle de manière irrémissible la condition humaine. L’arbre est une métaphore de la famille. De la plantule aux fruits et feuilles, une métaphore de l’histoire de l’homme et de la famille se développe. Quelles fées maléfiques présidaient à la naissance de la famille des Labdacides dont descend Antigone ? N’importe quelle belle conscience de nos jours y verrait une calamité et une explication pathologique des décisions d’Antigone. Comment cette petite Antigone devient-elle ce fruit héroïque en naissant sur un tronc si plein de stigmates et  meurtrissures ? Le destin souffle et guide de manière ininterrompue et obtus cette famille et, soudain, Antigone se libère de ce carcan, libère toute sa famille de ce carcan, elle défait la camisole, et achève de congédier le destin. Quel prodige ! De loin, accrochées à leur branche, deux feuilles semblent toujours identiques, il suffit pourtant de s’approcher pour voir à quel point elles diffèrent.

À quoi sert la famille ? À la fabrique d’antigones. Sans famille, pas d’Antigone. S’il fallait trouver une raison à la tragédie de Sophocle, celle-là met en lumière l’origine. Pour comprendre, l’origine s’avère primordiale, mais ici, nul besoin d’ausculter le tronc de la famille d’Antigone pour rêver ne jamais rencontrer pareille engeance. Il faut presque s’en persuader, au fil de son individuation, Antigone devient Antigone sans jamais renier sa famille pour ses fautes ou sa laideur, bien au contraire, elle puise la force de son individuation dans ses liens familiaux. À la différence de ce qui est souvent dit ou cru, il ne suffit pas de déclamer : « famille, je vous hais ! » pour devenir quelqu’un. Cette petite Antigone aurait bien pu jeter par-dessus bord le fardeau de sa famille. Quelle nuisance cette origine ! Feindre l’accident au sujet de son origine, se dissimuler derrière une fausse identité, accepter la lâcheté comme échappatoire aux quolibets… Toute cette médisance, toute cette histoire à propos de l’identité ressemblent tant à une lutte d’ego ; l’envie comme panache. Pour nier l’origine, il est possible de feindre que l’existence des faits passés ne soit pas prouvée, ou mieux qu’il s’agisse d’un accident, un accident amplifié par les ragots, c’est ici que l’atténuation se révèle souvent un subterfuge efficace, car il n’oblige pas à nier et se complait à s’appuyer sur une part d’honnêteté, mais si l’escobarderie permet de s’extraire d’une lignée, permet de recouvrer quelques forces pour affronter les fantômes de son origine que l’on veut cacher au public sous le voile de l’ignorance, elle ne feinte que l’extérieur, les gens alentours, elle n’offre pas d’échappatoires à l’intérieur, lors d’une rencontre avec soi-même. Elle représente souvent la pierre angulaire d’une peur de l’intimité. Parce que l’intimité dévoile. Parce que la peur non assumée anesthésie et cloisonne en soi une peur de soi tout en la niant. Combien de nos contemporains vivent ainsi harnachés de leur peur du dévoilement ? Cette manière de feinte décline la lâcheté sous toutes ses formes. Une lâcheté qui bat la mesure du silence, qui crée l’équilibre et le fonde sur un oubli de soi, donc sur une perte de soi, puis une négation du soi. La peur qui ne meurt pas et ne ressuscite pas dans la bravoure annonce la victoire de la fin de la liberté. Le règne des robots. Ismène se cache l’outrage de Créon. Ismène a déjà perdu sa liberté. Elle l’a perdue volontairement. Elle l’a troquée contre un peu de confort. Elle a peur de se voir, ce qui l’obligerait à tout assumer, même et surtout le pire. Ismène « mène son petit bout de chemin » comme l’adage populaire le dit, ce qui signifie qu’elle se confond avec son destin ; le destin existe quand on abandonne ce qui nous libère et en troquant cette liberté perdue pour ce qui nous aliène. Ne touche-t-on pas là ce que la majorité des hommes souhaite à travers le confort ? Sans parler de la sœur puinée du confort : la rétribution. Si on demandait à Ismène quelle loi Créon a édictée, elle dirait : « Je n’en suis pas sûr. » « Le roi a pensé que c’était mieux pour la cité. » « Mes frères ont eu ce qu’ils méritaient en s’entretuant. Tout cela pour le pouvoir, toujours le pouvoir. » Elle esquiverait. Or l’esquive qui n’est pas offensive entrouvre la porte à la lâcheté. Ismène se racornit à l’édiction de la loi, car elle ne souhaite qu’une chose, c’est qu’on ne lui pose pas la question, qu’on la laisse tranquille. C’est une lâcheté compréhensible, c’est une lâcheté qui donne l’impression d’être protégée ; la lâcheté fondée sur l’oubli se révèle un puissant remède de la famille des psychotropes. Ismène est le sujet de sa propre empathie, elle « ressent » toutes les calomnies, tous les opprobres reçus par sa famille. Elle veut les faire taire. Toutes ces voix qui médisent et cancanent et se moquent d’elle, de son père, de sa sœur, de ses frères… Toutes ces voix, elle ne cesse de les entendre, elles tournent et virent dans sa tête, elles ne veulent pas cesser, elles ne veulent pas se taire, ah ! que ne donnerait Ismène pour qu’elles se taisent, pour qu’elles s’amenuisent un peu… Après tout, elle l’a bien méritée, elle peut demander cela, elle en a tant souffert, ne mérite-t-elle pas de pouvoir se reposer ? Ne peut-elle pas être au calme ? « La peur, c’est le néant qui devient idéal. » comme le formule avec perfection Ernest Hello. Dissimuler permet le silence en l’offrant en pâture comme dans une infâme partie de cartes où l’on jouerait son bien le plus précieux en prenant un air désinvolte et arrogant. Antigone se dresse. Elle ne se dresse pas pour dire aux gens d’arrêter de cancaner, elle se dresse, car une frontière a été transgressée. Elle aime sa famille, simplement parce que c’est sa famille et qu’on n’a pas honte de ceux qu’on aime. Alors elle se dresse, par devoir donc par amour. Le devoir et l’amour ont parti lié pour le meilleur et pour le pire. Est-ce qu’une branche de l’arbre décide de partir vivre sa vie ? Antigone rejette la possibilité de se désunir de sa famille et la possibilité que sa vie puisse être un lot de consolation, ou encore que sur sa vie, on puisse s’apitoyer. Antigone ne s’apitoie jamais, tout au plus laisse-t-elle échapper un murmure au vers 905 de la tragédie sur son état de femme-fille et sur la vérité des liens familiaux, sur ces liens indéfectibles et irréfragables. Antigone agit autrement. Pour un moderne, c’est édifiant. Elle ne rejette pas ses parents, elle ne les accable pas. Elle ne les utilise pas comme une excuse à l’échec de sa vie. Elle ne rejette pas d’où elle vient pour espérer « devenir celle qu’elle rêve de devenir » ou mieux encore, comme un slogan publicitaire, « celle qu’elle mérite d’être », « celle qu’elle vaut bien d’être ». Comme le rappelle Christopher Lasch, avec les nouveaux modes de vie induits par la Révolution industrielle, le culte de l’individualisation était prôné et allait emporter toutes les fondations tel un cyclone et ne laisser que des miettes à la famille. On comprend le délaissement d’abord, le dédain ensuite, et enfin la haine de la famille qui a sailli dans les années 60 : la famille m’empêche d’être, empêche mon expression, mon épanouissement, la famille est un frein à mon expression… La famille modelée par les siècles, circonscription de la volonté de puissance, protégeait comme un bouclier était dévaluée, moquée et même vilipendée. La force qui protège s’appuie sur l’humilité. Mais l’humilité devenait dérisoire, accessoire, falote bien qu’elle se révélât toujours docile à l’effort et se refusât à la réaction. Dès que les gredins ont pris d’assaut la famille, dès qu’ils ont tenu dans leurs mains la famille, qu’ils ont cru la posséder, alors comme tout homme enivré par l’envie, la volonté de puissance les a possédés à leur tour et les a transformés en bêtes. À la différence de ce qui est souvent dit ou cru, l’homme descend d’autres hommes, il ne peut s’inventer. S’il s’invente, il redevient un gland. Contrairement à ce qui est souvent dit ou cru, inventer ce que l’on est relève plus de l’individuation que de l’individualisme. Regardons la sève qui circule des racines au bord des feuilles… Qui dans l’arbre aurait l’idée d’une rupture dans ce circuit merveilleux ? Seule la mort intervient pour séparer la branche du tronc et la source de la mort réside autant dans une partie du tronc que dans la branche ou la feuille. Le pire ennemi de l’homme est-il la connaissance de soi ? Les Grecs le disaient à Delphes, personne ne pouvait l’ignorer, et chacun cultivait cette prophétie en silence : Connais-toi toi-même… Mais pas trop… Comme un iceberg qui défend son secret, sa partie immergée, notre faiblesse à comprendre les tenants et les aboutissants et donc à saisir le sens de notre vie miroite et trahi notre défaut de profondeur. La famille est l’origine, elle désigne le porche de notre mémoire. Le porche de notre mémoire nous délimite et fixe un norme. Le porche de la mémoire s’abime dans l’oubli. Quand puis-je dire : « mémoire, ouvre-toi et dis-moi » ? La mémoire n’en fait qu’à sa tête. La mémoire ne dit rien qui vaille. S’il existe un moyen de faire dire la mémoire suivant un bon vouloir, ce moyen doit être préternaturel, lié au génie perdu de l’homme. Les dons préternaturels, les dons perdus du paradis terrestre, sont-ils évanouis à jamais ? Restent-ils à notre portée, mais voilés. Ces dons apparaissent-ils sous forme d’épiphanies dans la famille ? Se rendent-ils accessibles au sein de la famille par de fulgurantes épiphanies et sans que nous ne nous en rendions compte ? Antigone a tout supporté de ses parents, et pour eux, et elle l’a fait parce que ce sont ses parents et qu’elle ne les avait pas choisis. La vie qui prend corps après une tabula rasa ressemble à une vie de fantômes ; une vie où les revenants ne cessent de jaillir et de tourmenter, de virevolter et de hanter, ce n’est pas la vie, c’est même l’exact contraire de la vie, c’est la prison.

La sève relie les racines aux fruits en passant par le tronc. Elle circule, ondule, diffuse, se livre tout entière à tous. L’étude de la sève montre ce qu’une égalité permanente et bénévole apporte, non pas une égalité de conséquence, mais une égalité de cause. Donner le même à chaque enfant ne fera jamais de chaque enfant le même. Aucun arbre n’est le même. Aucune famille n’est similaire. Qu’est-ce qui différencie la vie végétale de la vie humaine ? L’envie. A-t-on jamais vu une feuille réclamer à une autre son dû ou tout au moins ce qu’elle n’avait pas reçu et qu’elle voyait chez l’autre ? La famille humaine n’empêche pas l’envie, elle la canalise. La sève circule, la sève est la vie ; il y a une sève en nous qui circule sans cesse, les Grecs l’appelaient pneuma, le souffle de la vie qui de manière continuelle nous ensemence et nous anime. Dans la Grèce antique, il n’y avait qu’une seule sorte de destin : celui dicté par les dieux. Les hommes ne décidaient pas leur destin ; ils ne pouvaient s’emprisonner eux-mêmes ; l’idéologie de l’individualisme ne corrompait pas encore leur décision. Antigone se dresse, car elle n’a pas reçu de directives contraires des dieux. Elle interprète la loi de Créon comme un outrage aux lois divines. Antigone revêt la tunique de l’humilité, elle se confond dans le rôle du messager, si les lois divines n’autorisent pas un homme à refuser les funérailles, un homme ne peut la condamner pour avoir exécuté ces funérailles, et s’il se permettait de le faire, il se damnerait. Antigone est la double messagère : de sa famille, par qui elle a appris le respect, et des dieux, car elle reconnaît leur autorité, et lit dans leur silence.

À la différence de ce qui est souvent dit ou cru, la sève n’est pas le destin, mais la vie. Le destin est l’enfermement de la vie. La liberté est l’instrument avec lequel s’exprime le mieux la vie, mais ce n’est pas le plus facile. Antigone a entendu, soutenu et défendu le destin de la bouche de son père. Elle baigne dans le destin depuis sa naissance. Elle ne connait pas d’autres environnements. Œdipe s’était enfermé dans une logique de fatalité. Remontons le temps : Laïos, père biologique d’Œdipe, réfugié auprès de Pélops après la prise de Thèbes par Amphion et Zéthos, enlève le fils de son hôte, Chrysippe. Pour ce forfait, Apollon punit Laïos : s’il a un fils, celui-ci le tuera. Entend-on jamais Œdipe maudire son père ? Qu’est-ce qui fait que le destin conduit Œdipe ? La réaction. Œdipe n’en finit pas de réagir. Parce que les jeunes de son âge se moquaient de lui, il va à Delphes et consulte l’oracle pour connaître l’identité de ses parents. Qu’en a-t-il à faire ? Il a été élevé aisément par ses parents adoptifs, il a vécu une enfance agréable si ce n’était ces enfants qui se moquent de lui parce qu’il ne connaît pas ses parents biologiques. L’envie le guide par le bout du nez. Par sa démarche, il met en branle le destin. Entendre qu’il allait tuer son père l’effraie, il cède à sa peur et décide de ne pas rentrer chez lui. La réaction est fille de la peur dont on n’a pas relevé le gant. L’oracle est une peste. Elle dit la vérité rien que la vérité, mais cachée sous un voile. Ce n’est jamais la vérité face à face, c’est la vérité dans un miroir ; sinon elle impliquerait l’intimité de l’intuition. En décidant de ne pas rentrer chez lui, Œdipe achève d’accomplir son destin comme il est courant de dire de nos jours ; même et surtout si cela ne signifie rien. On n’accomplit pas son destin, son devoir à la limite, mais son destin, on s’y plie, on s’y soumet en claquant la porte au nez de la liberté. Il y a des consentements qui équivalent à des révolutions. Œdipe baisse les bras en croyant prendre son destin en main. D’ailleurs on ne prend pas son destin en main, sa liberté plutôt. Œdipe a un destin voulu par les dieux, celui d’être détaché de sa famille biologique pour être élevé par une famille adoptive. Par sa réaction, il renoue avec sa famille biologique avec les conséquences que nous connaissons. Œdipe à Colone raconte à merveille ce désenchantement. Œdipe ne veut plus voir, il a vu comme un aveugle, il continue de réagir, il s’aveugle de ses propres mains pour espérer voir enfin à nouveau. L’emmurement est de son fait, mais il a auprès de lui sa fille Antigone qui affirme sa fidélité à son père et se montre clairvoyante pour deux. Le destin d’Œdipe est terrestre, sa foi n’est pas ternie, les dieux lui offrent une apothéose. La fidélité tisse des liens précieux avec la liberté. Antigone refuse le destin que lui propose Créon, même si elle va l’accomplir. Elle acquiert sa liberté en restant fidèle aux dieux, les seuls à disposer de l’autorité. Elle se défait des liens de la société, des liens de soumission pour affirmer ce qu’elle croit. Antigone doit se défaire des liens de la société. Elle pourrait se résoudre à cette filiation faite d’échecs et d’opprobres et laisser aller la barque dans le courant. À la Ismène. Elle pourrait accepter d’obéir à l’édit de Créon sans rien dire. S’affranchir des liens sociaux pour d’une part ne pas lever la tête, pour se fondre dans le groupe et dans sa famille (ni Ismène ni Eurydice ne se dressent). Antigone est libre et c’est bien en cela qu’elle se révèle insaisissable. Antigone abolit le destin. Elle ralentit le temps et lui imprime un nouveau tempo. Elle éternise chaque moment de la fin de sa vie.

La très grande conscience de sa vie, Antigone la tient de la mort. Celle de son père et celle de ses frères. Les dieux ont voulu ces morts. L’outrage est la possibilité des dieux. Les hommes s’en acquittent bon gré mal gré. Edmond Jabès écrivait : « Comparer une souffrance à une autre souffrance même si elles sont, toutes deux, provoquées par un mal commun est arbitraire ; car on ne peut préjuger de la capacité de souffrir d’un être. Nous le voyons souffrir, mais ce que nous voyons n’est pas la souffrance, c’est lui en train de se débattre avec elle. » Et encore : « Au paroxysme de la douleur, les cris des suppliciés sont, aussi, des cris d’enfants. » L’homme affiche une mine grotesque quand il s’affronte à la peine d’un autre ; la souffrance est une solitude, d’autant plus quand elle ressemble à une autre souffrance déjà vécue, comme toutes les souffrances. Chaque souffrance se fonde, s’affirme, croit dans la singularité. « Je sais, ça fait mal » ou « Je sais ce que tu ressens » n’expriment rien. Le verbe savoir qui revient tout le temps pour bien montrer par envie que rien n’est nouveau ? Il n’y a donc plus rien à apprendre ? Celui-là ne souffre pas ou alors sa propre douleur de manière récurrente, en écho. Il n’a ni empathie ni compassion sinon pour lui-même d’une certaine façon. Il pense que sa douleur surpasse les autres douleurs ou que la douleur des autres ne peut attendre et encore moins effacer cette douleur qu’on lui présente. Il est animé par l’envie, car il se satisfait de ce mal qu’il n’est plus seul à vivre ou à avoir vécu. Antigone, après toutes ses souffrances, a une très grande conscience de la singularité de la souffrance. Face au corps de son frère, Antigone finit de comprendre que la vie s’apparente à un fleuve qu’aucun barrage n’arrête. La vie circule et s’introduit où elle veut, la vie ne se contient pas. Antigone a enseveli son frère après son père, la tristesse succédant à la tristesse, l’outrage de Créon scelle sa décision de ne plus être soumise au pouvoir de la loi qui va à l’encontre de la vie. La vie pourrait s’éteindre doucement si la mort ne recevait plus le respect qui lui est dû. Chaque mort rappelle un autre mort. Chaque mort rappelle une vie. Face à la mort, la vie se raconte ; la vie se raconte, mais ne feint plus d’être un dialogue. Seule la connaissance crée un dialogue. Les parents connaissent leurs enfants, mais les enfants savent des choses sur leurs parents dont ceux-ci n’ont pas forcément conscience. La connaissance et la conscience s’alimentent et se mutualisent. Antigone accompagne son père à Colone. Elle assiste à sa déchéance, devient son seul support, devient ses yeux, sa canne, son rythme, son pouls. D’une génération à l’autre, éprouvée au-delà de toute limite, cette famille à travers le rapport père-fille ne va cesser d’être humiliée sans jamais perdre sa tendresse, sa dignité. Le père et la fille ne se quittent pas et Antigone ne porte jamais le moindre jugement envers son père. Loin de la figure révolutionnaire qui n’ayant su ou pu améliorer ses relations familiales croit qu’elle va changer le monde par sa réaction, Antigone épouse la liberté dans sa famille. Dis-moi comment et de qui tu descends et je te dirai qui tu es. Les générations se suivent, les traits, le sens, la race, coulent dans les veines de chacun des membres de la famille ; cette sève revêt de multiples caractères, de nombreuses qualités, chacune trace un sillon dans la diversité de sa formule sanguine ; certaines s’entretueraient si elles connaissaient l’existence de l’autre, d’autres s’annihilent et ressuscitent un peu plus loin, un peu plus tard… Le sens, la filiation, la race, la lignée autant de mots pour dire le caractère et les qualités de chacun brassées dans le chaudron de l’expérimentation permanente. Imaginons ce qu’Antigone répondrait si on lui demandait son identité ? Qui es-tu Antigone ? Qui crois-tu être ? Qu’est-ce qui te constitue ? Quelles sont les parties de ton tout ? Répondrait-elle : « Je suis Antigone, fille d’Œdipe » ? Antigone ne répondrait pas, elle ne comprendrait pas la question. L’identité ? Une idée moderne surévaluée. L’identité résulte d’une volonté de puissance qui ne dit pas son nom. Elle prédit l’amnésie car elle tente de contenir la vie comme un barrage le ferait. Antigone nous donne un aperçu, un début de compréhension de ce qu’est la vie ; et la vie étouffe dans l’identité. Antigone éclaire les relations humaines. Tous ses flux qui nous constituent bien malgré nous sortent aussi de nous pour créer des relations entre chacun de nous. Comment suivre tous ces flux ? Comment les identifier ? On touche ici directement à l’intelligence : non pas être capable d’absorber des données supplémentaires, mais plutôt la capacité de voir leur tracé, leur origine et leur direction et d’être vraiment partie d’elles. La difficulté dans l’éducation que l’on transmet après l’avoir reçue est de l’orienter et de la distribuer suivant un tracé fidèle à cette origine et cette direction. Les notions de nature et culture, cul par-dessus tête ! La compréhension de la vie qui arrive (toujours par-derrière) et de la vie qui vient (toujours sans mot dire) ne saurait être seulement identifiée par notre être et notre éducation. Nous sommes bien plus qu’une simple addition, nous sommes une alchimie. Antigone face à la dépouille de Polynice réalise cela, elle voit la cosmogonie de sa famille, elle ressent le poids du passé et projette cette force dans l’avenir. Plus rien ne peut l’arrêter. Comment arrêter le souvenir ? Chaque geste dit le passé et rappelle l’abjection, chaque geste dit le futur avec sa part de hasard et d’incertitudes. Faudrait-il s’arrêter à l’un ou l’autre ? La vie ne s’arrête pas. S’il est une chose que la vie ne sait pas faire, c’est s’arrêter. Alors elle continue. Et dans chaque vie, chaque geste peut devenir un ressac de chagrin. Chaque geste, le plus anodin, attaque notre bonhomie et la met à mal. Elle se compose de moments de grâce et de moments plus anodins. Que seraient les moments de grâce sans les moments anodins ? Une rengaine. Le ressac n’est jamais une rengaine. Aucune vague ne ressemble à une autre… La vie passe au travers de nous. Croire que nous en sommes le propriétaire est un leurre, nous n’en sommes même pas le dépositaire. Quelle leçon d’humilité ! Antigone épouse très tôt cette compréhension. Il faut être soi, se respecter. Nous sommes le conducteur électrique de la vie, nous en permettons la transition. La clé de la dignité est à ce prix. Soi-même, la racine, la feuille, le tronc et la sève. Face au cadavre de Polynice, pendant le rite funéraire, Antigone comprend cela. Antigone n’est jamais saisie par la déréliction, ou tout au moins Sophocle ne le montre pas, ne le dit pas ; la déréliction s’affirme comme un synonyme de la misère : quelle plus grande misère que d’être seul, absolument seul, seul pour l’éternité ; et une vie dure une éternité lorsqu’on est seul. Avec la mort de Polynice, Antigone affronte cette solitude. Le vers 905 s’explique ici. Il faut transmettre, la petite Antigone aurait tant aimé transmettre, elle qui a tant profité de la transmission, mais s’il n’y a personne à qui transmettre ? Face à la mort, face à l’absence, face à la souffrance, que reste-t-il ? La solitude ronge les os. Que reste-t-il quand il ne reste rien ?

« Qui appelle ? Personne. Qui appelle encore ? Sa propre voix qu’il ne reconnait pas et confond avec celle qui s’est tue. »1 D’où parles-tu ? Je me dresse à tes côtés et rien, personne, ne pourra jamais me refuser cela ou m’obliger à me déplacer. Il y a un double mouvement d’Antigone, rien n’est figé, il y a un mouvement permanent, car elle s’emplit perpétuellement de vie, la sève qui irrigue, s’infiltre, contourne et prolonge. Je suis à tes côtés, je suis là, à ma place, et rien ni personne ne peut me dire : « tu n’es pas à ta place » ou « tu ne devrais pas être là ». Antigone rassemble la figure de la mère et de la sœur pour Polynice. Je me dresse à tes côtés parce je trouve une légitimité à être là et nulle part ailleurs. Toute la démarche d’Antigone pourrait être résumée par cette formule. Elle défie Créon, elle honore son frère défunt, et elle se tient devant le roi en répétant la même phrase qui est un concept. Je suis à tes côtés, dit-elle à Polynice, n’aie pas peur, ne craint pas les ténèbres qui t’enveloppent, ne pense plus à ce que tu as mal fait ou pas fait, toute vie recèle de promesses inassouvies, de reproches… n’aie pas peur, n’aie plus peur. Laisse la vie passer à travers toi, laisse-la te transformer, tu es un passeur, la vie est venue en toi, tu l’as absorbée, elle continue son chemin maintenant que tu es mort, marquons d’une pierre blanche la fin de ta vie sur terre, le début d’une autre vie, le début d’autre chose. Ne crains rien. Je suis là… Ainsi le cœur se contracte et se dilate, laisser aller cette vie insuffler ce caractère et les qualités qui font la vie ne peut venir d’une réaction, la réaction bloquerait les feux de la vie. Comment recevoir et transmettre sans vouloir recevoir et transmettre ? Comment vivre dans cette altérité permanente ? Ce modelage permanent où le défaire est aussi important que le faire. La mort de Polynice orchestre chez Antigone une absence de soi et une compréhension de soi. Toute mort provoque une altérité, elle oblige à sortir de soi pour être à nouveau soi, mais un autre. Tout a changé de place, plus rien ne veut tout à fait dire la même chose, tout a changé et pourtant, tout est le même. La famille sécrète cette altérité et tend à entraîner ses membres à la vivre et à l’accepter. Aucune cause de rébellion n’est étrangère à la famille. Antigone ne se plaint pas d’avoir un père immature ou colérique ou benêt. Antigone ne plaint pas son père, on ne la voit pas s’apitoyer sur l’inceste, sur le scandale, sur l’outrage… Antigone, après avoir servi les rites funéraires de son frère, se dresse à ses côtés, quoi que son frère ait été, quoi qu’il ait fait, quels que soient ses torts, quoi qu’on puisse lui reprocher… L’amour ne pose pas ce genre de conditions. De son emplacement et de son époque, Antigone rassemble et concrétise l’entièreté de sa lignée. Il faut accepter d’avoir découvert un trésor, de l’avoir compris et accepter de reconnaître qu’il ne nous appartient pas. C’est ce que fait Antigone. Elle se dresse à côté de son frère et si elle a accepté les outrages de la vie, elle refuse l’outrage d’un homme. Comprenons bien, pour Antigone, comme pour les Grecs de son époque, les outrages de la vie portent la signature des dieux. Il est possible de se révolter contre ces outrages, mais si les dieux le veulent ces outrages s’accompliront. Les moyens humains sont limités face aux dieux et tout effort se révèle vain. En revanche, il est impensable qu’un homme, quel qu’il soit, roi ou mendiant, soit en mesure de dire ce qui est ou n’est pas, ce qui se fait ou ne se fait pas. Il est impensable de ne pas s’élever face à l’outrage d’un homme, car l’outrage n’est pas de l’homme. Ou il demande réparation. Antigone refuse la loi de Créon, car cette loi rajoute l’outrage à l’outrage, et que sa nature dépasse le pouvoir de Créon. Elle surpasse son pouvoir. Antigone a enduré l’autorité des dieux à travers les stigmates de sa famille, elle se dresse face à quelqu’un qui s’immisce dans la vie, quelqu’un qui ne vit pas, qui semble vivre. Créon à l’appui du pouvoir s’est métamorphosé en une sorte d’automate. Créon a perdu le sens de sa lignée, il devrait se souvenir qu’il devient roi après Œdipe, que sans Œdipe, il n’aurait vraisemblablement jamais occupé ce poste ; il devrait se souvenir d’où il vient, car il est de la lignée d’Œdipe et même si la souche était souvent commune à cette époque, il émerge d’une race commune à Polynice et Antigone. De cette même souche, deux branches naissent donc : Créon, qui croit en son destin, qui fait ce qu’il dit, qui édicte et renforce la société, met un frein à la décadence, oblige chacun en conscience à obéir aux nouvelles règles, mais qui arrête la vie d’une certaine manière, qui croit la fixer, en faire ce qu’il veut par le seul acte de sa volonté, Créon refuse d’identifier les flux différents en centralisant la vie. Dès sa prise en charge il s’éloigne du discernement, car pensant celui-ci comme un acte de volonté, il horizontalise la fonction de chef, il se croit maître de tout et de tous. Créon rompt le flux de la vie en décidant de le maîtriser ; il entre dans un tunnel qu’il a bâti lui-même, sa prison, son emmurement, et il se persuade d’avoir un destin… Le destin prend si facilement les traits de l’identité et la quête d’identité ceux d’un miroir aux alouettes, d’une quête de soi face aux autres. L’un et l’autre enferment. Il est si facile de céder à la tentation du destin, de s’y sentir à l’aise, confortable. L’individualisme provoque une mort de l’âme. La prison et la liberté se révèlent des options de vie des hommes. Antigone choisit la liberté, que celle-ci la mène à sa mort s’avère une anecdote, car elle a choisi la liberté et le devoir et l’amour, elle ne s’est pas résignée et, dès qu’elle comprend sa vocation, elle effraie Créon et le fige dans son destin. Quand il aura l’opportunité d’en sortir, il ne connaitra déjà plus la sensation de la liberté. Il sécrétera son propre malheur qui l’enfermera vivant jusqu’à la fin des temps. Antigone, frêle et terrible, conquérante et humble, dressée à côté de la dépouille de son frère, de son père, de sa famille, arrête le temps. Elle se dresse. Elle abolit le mouvement mécanique que la vie peut adopter parfois. Antigone est libre comme la liberté se gagne sans cesse, il serait plus juste de dire qu’Antigone se libère, car on n’en finit jamais de se libérer, et d’apprendre à se libérer. La liberté est le don le plus réprimé, car la liberté est la vérité, c’est le meilleur interprète de la vie. Elle dompte le destin et appelle à devenir plus que soi.

  1. Louis-René des Forêts. Ostinato

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