Comme des robots face à la mort

Inutile de s’effrayer de ces robots venus d’Asie qui semblent prêts à con­quérir notre place, car le robot est en nous et il nous guette ; il guette ce point de non-retour où l’homme débar­rassé de toute human­ité exhib­era son cadavre croy­ant avoir vaincu son pire ennemi. La perte du savoir-faire vis-à-vis de la mort a marché de con­serve avec la perte du rite : presque plus rien n’accompagne le mort au séjour des morts, presque plus rien ne libère le vivant du mort et le mort du vivant. Les fos­soyeurs d’humanité n’accordent d’importance au rite que pour le bro­carder ou lui nuire sans saisir la libéra­tion qu’il pro­cure par le sens qu’il révèle.

Antigone, insoumise et intime (6/7. La vocation)

 

Que d’histoires au sujet de l’identité ! Le mot n’apparait ni dans l’épopée grecque ni dans la tragédie. L’identité à l’époque d’Antigone s’adosse à la lignée et à l’appartenance à une cité. L’identité s’imprégnait de l’enracinement. La famille et la cité rassemblaient sous un étendard virtuel l’intégralité de ce que l’autre devait savoir de soi lors d’une première rencontre. Pendant l’antiquité, personne ne clamait son identité ni ne la promulguait, et nul ne décidait de son identité. Il ne s’agissait pas de mettre un costume. Les hommes relevaient de leur identité. L’identité s’apparentait à une charge, on se devait d’en être digne. Elle statuait l’être et le devenir. L’époque moderne en a fait un enjeu, car elle a transformé l’identité en avoir, une sorte d’acquis dont on peut s’affubler ou se départir. Dans son fantasme moderne de croire que l’on peut tout choisir tout le temps, l’époque moderne a remplacé avec une méthode implacable l’être par l’avoir. Pourtant cette logique, cette idéologie a ses limites : certaines choses ne se peuvent acquérir, parmi elles : l’altérité. Vivre son identité, être ce que l’on est, habiter son nom, permettre l’intimité et donc la connaissance et l’approfondissement de son être, voilà les conditions sine qua non d’une rencontre avec l’autre. La première différence entre Créon et Antigone se situe à cet endroit précis, le terrain sur lequel se bâtit le combat, Antigone préserve ancré en elle ce don des anciens, des dieux, cet enracinement qui définit l’autorité à laquelle elle s’adosse pour tenir tête à cet homme, son parent, le roi, qui épouse la volonté de puissance et se trouve aveuglé par elle jusqu’à ne plus entendre que sa propre voix, son écho. Lire la suite de « Antigone, insoumise et intime (6/7. La vocation) »

Le relativisme, c’est le maquignon !

Le relativisme se révèle un doux compagnon. Le relativisme, c’est le maquignon de l’abbé Donissan. On peut voyager en sa compagnie. Il n’ennuie pas, il reste à sa place et fait preuve d’une empathie sans faille. Cependant il ne connait pas la compassion. Est-ce un problème ? Plutôt un avantage, il ne contredit pas, il est d’accord avec moi. Avec précision, il devance mon accord, quelquefois même il le conçoit avant que je n’y ai réfléchi. Le relativisme donne l’impression de dominer toutes les certitudes et est devenu ainsi la religion de l’époque, c’est une émanation de la République qui est elle-même une émanation de la Monarchie. Le relativisme est donc un enfant naturel de la laïcité, pour cette raison — c’est son devoir ! — il tient en garde presque toutes les religions, un peu moins celles qui peuvent le faire chanter, avec force celles qui voudraient renouer avec un passé perdu. Le relativisme ne vient pas en aide, il se satisfait de son rôle de témoin ; il acte et acquiesce, c’est un technicien, un administrateur, un statisticien. Il n’est pas docile, il n’en éprouve pas le besoin. Il n’est pas humble même s’il réussit parfois à se faire passer pour l’humilité, mais à l’inverse de celle-ci, le relativisme n’oblige pas à la remise en question. Il conforte certes, appuyé sur l’égotisme et la satisfaction immédiate. Quand l’humilité pousse à confesser ses fautes, le relativisme trouve excuse à toutes infractions en prétextant la règle du deux poids deux mesures qui comme son nom l’indique peut servir la chèvre et le chou. Là où l’humilité est un apprentissage de la loi pour accéder à l’esprit, le maquignon propose d’oublier loi et esprit pour vivre. Vivre avec plénitude ou vivre une sorte de plénitude. Le relativisme provoque ainsi la mort, à feu lent et doux, car il effacera jusqu’à la présence d’idées en nous, il nous déshumanisera avec une certitude absolue. Et nous serons d’accord avec lui. Nous deviendrons bien des robots. Nous serons d’accord avec lui car il nous offre un immédiat réconfort, celui que nous méritons bien, celui de l’impression, celui où l’impression recèle l’image dont Narcisse s’énamourait en la regardant, en s’oubliant, sans se savoir, hypnotisé jusqu’à la mort de soi. La mort qui nous arrive.

Devenir soi…

Devenir soi n’est-il pas toujours devenir un autre ? Que peut devenir celui qui ne chemine pas vers celui qu’il est ? Il faut sans cesse combler le gouffre entre celui que nous sommes et celui que nous croyons être. Que peut incarner celui qui ne sait pas qui il est ? Une épave, une éternelle dérive, un échouement ? Celui-là peut sombrer dans toutes les formes de soumission, notamment la volonté de puissance ; Il n’y a rien qui puisse le tempérer, le caresser ou le contrôler. Il s’agit ici d’avoir la même exigence que dans l’écriture : accoler au plus près, au plus proche, le style et le sujet. Réussir à faire corps pour ne faire qu’un. Opérer et accomplir la métamorphose pour sortir de soi, pour être soi. À la différence de ce qui est souvent dit ou cru de nos jours, la perpétuelle rencontre avec l’autre appelée aussi métissage ou diversité ou le prochain vocable à la mode n’est qu’un subterfuge, un zapping hystérique, un moyen de s’apercevoir, de s’entrevoir et de camoufler cette vision sous un maquillage ingrat, anémique et amnésique. Ici continue de s’agiter une agit-prop soucieuse de créer de nouveaux besoins et de les renouveler sans cesse pour créer toujours une insatisfaction sans précédent et sans fin et obliger à la quête éternelle et épuisante du fantôme de soi.

La quête d’identité

Dans sa quête folle de faire croire que l’on peut tout choisir tout le temps, l’époque moderne a remplacé méthodiquement l’être par l’avoir. Pourtant cette logique, cette idéologie a ses limites : certaines choses ne se peuvent acquérir, parmi elle : l’altérité. Vivre son identité, être ce que l’on est, habiter son nom, permettre l’intimité et donc la connaissance et l’approfondissement de son être, voilà les conditions d’une rencontre avec l’autre. La première différence entre Créon et Antigone se situe à cet endroit précis, le terrain sur lequel se bâtit le combat, Antigone préserve ancré en elle ce don des anciens, des dieux, cet enracinement qui définit l’autorité à laquelle elle s’adosse pour tenir tête à cet homme, son parent, le roi, qui épouse la volonté de puissance et se trouve aveuglé par elle jusqu’à ne plus entendre que sa propre voix, son écho.