Prière de l’artisan

Prière monastique du XIIe siècle
Apprends-moi, Seigneur, à bien user du temps que tu me donnes pour travailler…
Apprends-moi à unir la hâte et la lenteur, la sérénité et la ferveur, le zèle et la paix. Aide-moi au départ de l’ouvrage. Aide-moi au cœur du labeur… Et surtout comble toi-même les vides de mon oeuvre : Seigneur, dans tout labeur de mes mains laisse une grâce de Toi pour parler aux autres et un défaut de moi pour parler moi-même.

Garde en moi l’espérance de la perfection, sans quoi je perdrais cœur. Garde-moi dans l’impuissance de la perfection, sans quoi je me perdrais d’orgueil…

Seigneur, ne me laisse jamais oublier que tout travail est vide sauf là où il y a amour…

Seigneur, enseigne-moi à prier avec mes mains, mes bras et toutes mes forces. Rappelle-moi que l’ouvrage de mes mains t’appartient et qu’il m’appartient de te le rendre en le donnant… Que si je fais pour plaire aux autres, comme la fleur de l’herbe je fanerai au soir. Mais si je fais pour l’amour du bien, je demeurerai dans le bien. Et le temps de faire bien et à ta gloire, c’est tout de suite.

Amen

Hannah Arendt sur la vie humaine

Les théories modernes dont la raison d’être est de brouiller la nature de l’homme et d’ainsi lui donner une croyance surabondante en sa personne s’entretiennent de ce brouillage permanent. Ce brouillage permanent utilise la pensée de Simone de Beauvoir sur la vie humaine. Le brouillage permanent, le déracinement, l’infantilisation… Il faut dire à l’homme qu’il est fort pour l’affaiblir, le pousser à succomber à toutes ses envies pour l’asservir. Le déraciner pour lui permettre de se croire seul maître de son destin. La vanité et l’orgueil feront le reste du travail.

« Ce n’est que dans la mesure où il pense (…), qu’il est un « il » et un « quelqu’un », que l’homme peut, dans la pleine réalité de son être concret, vivre dans cette brèche du temps entre le passé et le future. »*

* Hannah Arendt, La Crise de la culture.

Unamuno sur la vie humaine

« Je ne veux pas mourir, non je ne le veux pas, ni ne veux le vouloir ; je veux vivre toujours, toujours ; et vivre moi, ce pauvre moi, que je suis et je me sens être aujourd’hui et ici, et c’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme, de la mienne propre. »*

La force de l’assertion de Unamuno est qu’il exprime le désir de vie humaine hors de la moindre pensée de plaisir. Nous sommes ici en présence d’une citation qui s’affirme comme un défi lancé au monde moderne quand la théorie de l’action comme sens peut être utilisée par toutes les idéologies modernes.

*Le Sentiment tragique de la vie.

Yeats sur la vie humaine

« Quand je pense à tous les livres que j’ai lus, disait Yeats, à tous les mots avisés que j’ai entendus, à toutes les angoisses que j’ai données à mes parents… à tous les espoirs que j’ai eus, toute vie pesée dans la balance de ma propre vie me paraît être une préparation de quelque chose qui n’arrive jamais. »*

* citation tirée de Journal de Yeats.

Simone de Beauvoir sur la vie humaine

« Déclarer que la vie est absurde, c’est dire qu’elle n’aura jamais de sens. Dire qu’elle est ambiguë, c’est décider que son sens n’est jamais fixé, qu’il doit toujours être gagné.* »

Formidable déclaration d’impuissance drapée dans une expression de la volonté de puissance ou comment l’envie doit régler, régenter la vie. Cette phrase est bien sûr un manifeste révolutionnaire. Simone de Beauvoir définit la lutte des classes et toutes les actions de la gauche depuis la Révolution française : l’envie comme acte de foi. L’envie est toujours fille de l’immanence. Simone de Beauvoir nous dit : « Dieu est mort, sachons à présent que nous sommes maîtres de nos vies et qu’elles s’accomplissent dans l’action. » En agissant ainsi Simone de Beauvoir fait fi de la religion mais aussi de la philosophie antique, elle affirme que la lutte permanente est la seule voie. Cette lutte permanente est entretenue par l’envie ; l’envie a cette force immarcessible, elle se nourrit aussi bien de ses défaites que de ses victoires. C’est la force maléfique par excellence. Elle affronte la vie.

La philosophie de la vie de Simone de Beauvoir est adulescente comme dirait Tony Anatrella, et de fait, elle est une négation de la vie car elle nie sa qualité et son épaisseur pour la résoudre en une lutte permanente et pathétique.

On y voit aussi la forme du modernisme. Cette action devient immédiatement une négation de la vie intérieure. Ou plutôt elle se veut un remplacement à la vie intérieure car il est fréquent d’entendre, par un spectaculaire retournement de sens, que l’action est la vie intérieure du militant. On comprend aussi que cette déclaration ne souhaite en rien trouver une solution, l’apaisement serait sa fin. Elle ne se complait que dans le vacarme et la violence.

*Une Ethique de l’ambiguïté.

Pascal sur la vie humaine

Et cet extrait de Pascal, intimité avouée et forcée :

« Quand je considère la petite durée de ma vie, absorbée dans l’éternité précèdant et suivant, le petit espace que je remplis et même que je vois, abimé dans l’infinie immensité des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutôt que là, car il n’y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m’y a mis ? Par l’ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a-t-il été destiné à moi. Memoria Hospitis unius diei praetereuntis*. »

Tiré du Livre de la Sagesse, V, 15 : « L’espérance des méchant est (…) comme la fumée que le vent dissipe ou *comme le souvenir d’un hôte qui passe et qui n’est qu’un jour en un même lieu ».

Tolstoï sur la vie humaine

Ce matin, je tombe* — littéralement — sur ce passage de Confession de Tolstoï qui est une pure merveille et qui annonce si bien La Mort d’Ivan Ilitch écrit sept ans plus tard :

« D’abord il me sembla que c’était des demandes gratuites, déplacées. Je croyais que tout cela était déjà connu, que si je voulais un jour aborder ces questions de front, cela ne me donnerait nulle peine, que pour le moment je n’en avais pas le temps, mais que dès que j’en aurais envie, je trouverais aussitôt les réponses. Or, ces questions m’assaillaient de plus en plus souvent, exigeant la réponse avec toujours plus de véhémence, et comme elles tombaient toutes au même endroit, en une multitude de points, ces questions sans réponse formèrent une seule tache noire. (…)

« Il m’arriva ce qui arrive à tous ceux qui ont contracté une maladie interne mortelle. D’abord, on voit apparaître un symptôme insignifiant auquel le malade n’accorde nulle importance, puis les symptômes reviennent de plus en plus souvent et se fondent en une seule souffrance indivisible dans le temps. (…)

« Ma vie s’arrêta. Je pouvais respirer, manger, boire, dormir ; mais je n’avais point de vie, car il n’existait plus de désirs dont la réalisation m’eût paru raisonnable. »

Il faut la qualité de Tolstoï pour exprimer si parfaitement cette montée en puissance (que d’aucuns pourraient confondre avec de la volonté de puissance), cet envahissement progressif de l’angoisse. La Mort d’Ivan Ilitch, chef d’oeuvre condensé de ce chef-d’oeuvre qu’est la vie, donnera parfaitement cette impression de basculer dans un autre univers. En un instant anodin la vie bifurque et déroute. La vie n’est faite que de l’assemblage de ces moments intimes partagés avec soi-même.

* En lisant mes notes du petit livre fort intéressant de Monique Canto-Sperber : Essai sur la vie humaine.

La mort de l’intimité

arbre malade

Partout, sur Internet, dans les journaux ou à la télévision, l’expérience personnelle s’affiche, s’exhibe et se veut référence. Cette indécence repose sur une inversion des valeurs. Elle se fonde surtout et partout sur l’idée du même. L’idée du même pense : « J’ai vécu cela, mon expérience reflète un sentiment universel. Je veux dire ce que j’ai vécu. Je me pose en témoin incontournable ». C’est confondre l’universel et le général. Ce qui est oublié, incompris, c’est la différence qui réside entre chaque homme ; et chaque homme est singulier. Non pas singulier par ses orientations sexuelles ou par ses manies, mais intrinsèquement. Voilà bien un vieux concept neuf au début du XXIe siècle. Par son expérience, par sa culture et par sa nature, chaque homme montre une facette de l’Homme, et chaque facette est singulière. Créer à l’image de Dieu. Or il nous est impossible, sinon en regardant les hommes et en les considérant comme tous singuliers, d’embrasser Dieu. L’oublie de Dieu ramène au même. Chacun y va de sa contine qui, même si elle peut dire le tragique d’une existence, n’est qu’une contine car elle ne commence même pas à dire le tragique de l’Homme.

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Au coeur des ténèbres, la vie

The-Tree-of-Life

Après avoir vu « Tree of Life », je me suis longtemps interdit d’écrire sur ce film. Deux forces s’affrontaient en moi. Subjugué par la poésie, par l’état de béatitude dans lequel j’étais plongé, j’avais peur de troubler la surface de cette oeuvre. Je me suis tellement emmitouflé dans le mystère de ce film que je ne comprenais pas les réactions négatives et étais incapable d’avoir un esprit critique1. « Tree of Life » s’appuie sur un livre de la Bible, « le Livre de Job ». Et ce livre ténébreux parle de la vie et de la relation de l’homme à Dieu. Ce qui est présent dans beaucoup de livres de la Bible. Mais le Livre de Job commence par un dialogue entre Dieu et Satan qui se jouent de l’homme. L’impression que nous laisse ce dialogue inaugural est étrange. Bien sûr, le dialogue de début ne serait pas tout à fait de la même époque que le récit central. Peu importe en fait, l’impression laissée se représente au cours du livre. Comment Dieu peut-il se jouer de sa créature bien-aimée ? Une conclusion hâtive rend compte de l’invraisemblable de la situation. En vérité, une fois l’écorce ôtée, le Livre de Job délivre le coeur de la relation entre Dieu et l’homme. Et « Tree of Life », le film de Terrence Malick, a cette même ambition.

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