François Lagarde, photographe de Ernst Jünger

François Lagarde installant l’une de ses photos à la Maison Européenne de la Photographie

Au milieu d’un samedi matin qui se traînait en longueur, le téléphone sonna, une voix déjà bien connue se fit entendre, elle parlait un français impeccable orné d’un délicieux accent germanique : « Mon lieutenant, pensez-vous qu’il soit possible d’inviter un ami, François Lagarde, aux festivités ? » Je répondis que cela ne posait aucun problème et mon interlocuteur raccrocha le téléphone en un éclair comme il en avait l’habitude. J’avais rencontré Ernst Jünger pour la première fois, trois semaines auparavant. Il m’appelait pour quelque temps encore et avec une certaine déférence, mon lieutenant. J’avais réalisé un rêve en le rencontrant à Wilflingen, il m’avait reçu avec des égards qui là encore m’avaient presque indisposé et il m’avait assuré de sa présence pour le spectacle que nous préparions en base arrière pour le retour des troupes de l’opération Daguet en Irak à Nîmes. Mais je ne connaissais pas François Lagarde, dont me parlait l’écrivain allemand, et j’avais senti au son de sa voix qu’il s’agissait d’un vœu qui lui tenait à cœur. Il me dit qu’il habitait à Montpellier et qu’il viendrait par ses propres moyens… Peu de temps après, je recevais un autre appel, cette fois de François Lagarde qui se présenta au téléphone et qui m’indiqua être photographe.

Ernst Jünger en uniforme

François Lagarde avait une voix douce et je ne l’ai jamais entendu l’élever. À tout moment, dans toutes circonstances, il restait maître de lui-même et cela ne lui semblait pas un effort. Il avait cette voix douce et questionnante dont l’interrogation servait autant à découvrir qu’à confirmer. François disposait d’une vraie douceur, qui n’était pas feinte, mais il était aussi habité d’une certaine férocité que je mettais sur le compte de la double émancipation qu’il était persuadé avoir réussi : émancipation de son milieu et émancipation de toutes formes de limites à l’instar des gens qui ont eu vingt ans en 1968. François était protestant jusqu’au plus profond de lui-même. Il refusait cette condition et se vantait donc de s’en être débarrassé, de ne plus porter le poids de ses deux parents pasteurs, mais il continuait de lutter, et en son for intérieur, j’ai toujours pensé qu’il était conscient, même s’il agissait comme quelqu’un ayant remporté la mise, que le combat l’habiterait toujours. Alors il se dépatouillait de son protestantisme en l’affublant d’un côté fellinien, à la recherche de la moindre parcelle de vie pure, de vie dionysiaque, d’orgie de vie… C’était son agonie. Il ne s’y est jamais dérobé. Il y a quelque chose de terrible à voir un homme ne garder de l’enfance que du gris, du terne… Aucune joie d’enfant ne vient contrebalancer ce sentiment. Si tout est une question de perspective dans la vie, la joie devrait être toujours la perspective de l’enfance, car la joie ressentie pleinement dans une âme pure paraîtra toujours plus forte que les aléas de la vie adulte. Le temps nous habitue souvent à notre propre hypocrisie. Et nous prenons cette habitude pour une victoire. François Lagarde exaltait une complexité à toute épreuve. Il était difficile de ne pas l’aimer. Il était primesautier, toujours curieux et paré d’une joie toute catholique. Il n’aurait pas aimé que je lui donne une qualité catholique, mais il en aurait été flatté, sans l’avouer bien sûr.

Il serait trop long de raconter nos multiples visites à Ernst Jünger après qu’il nous a permis de nous connaître. Jünger avait cette sensibilité si particulière qu’il connaissait les gens par leurs âmes et nul doute qu’il avait d’abord façonné cette vision sur les champs de bataille. Un regard suffisait. Une poignée de main. Quand Ernst Jünger vous serrait la main, cela ressemblait à un pacte passé comme s’il voulait enterrer les deux mains dans le sol pour enraciner un nouveau serment. Il connaissait les personnes par-delà elles-mêmes, au-delà du décorum, lorsque les pelures sociales ont été ôtées. Et si l’on croit que les actions des uns et des autres peuvent avoir le moindre sens, on comprend qu’une rencontre initiée de cette façon ne pouvait pas ne pas avoir un sens, un sens profond qui échapperait toujours à ses protagonistes. Mais ici-bas seulement. Jünger avait cette patience infinie. François pouvait le prendre en photos, lui demander de bouger, et toujours il se laissait faire et obtempérait. Jünger montrait autant de facilité et de patience pour la discussion, les questions que je lui posais que pour les photographies. Un jour, j’ai compris que Jünger aimait le contact humain, la camaraderie, et en cela il restait un soldat. Et il aimait la singularité. Il n’aimait rien de ce qui était anonyme et il me montrait ostensiblement des cartons de livres envoyés par son éditeur pour dédicace en montrant un dégoût pour une tâche que de toute façon il ne réaliserait pas. Il aimait la camaraderie, ce qui lie et soude les gens et les révèle. Il aimait la singularité, des cultures et des hommes, et c’est ce qu’il recherchait toujours à travers le monde à travers ses voyages à la recherche de culture et d’hommes singuliers.

François Lagarde dont l’énergie ne tarissait jamais…

François connut un changement majeur : à un moment le film prit le pas sur la photo dans son esprit. Chez lui existaient des milliers et des milliers de photos d’artistes de rock, de poètes fous, d’illustres inconnus… Je n’ai jamais vu une mauvaise photo de François. Il captait toujours quelque chose qui échappait à tout le monde. Il aimait tant parler de ce moment fugace, il aimait tant dire que l’œil était autant vu qu’il voyait reposant alors son discours autant sur Aristote que sur des penseurs plus récents. Il appela sa maison de production de films, Hors-Œil et, si au début de cette nouvelle aventure alors qu’il me demandait ce que je pensais de ce nom et de deux ou trois autres à propos desquels il hésitait, je lui dis que je n’aimais pas la sonorité de hors-œil, mais qu’il lui correspondait bien, il eut un sourire qui en disait long. Une autre fois je lui dis qu’il faisait du Claudel en disant que l’œil écoutait, il fit une moue ne sachant pas très bien s’il fallait le prendre comme un compliment. François était un personnage de Bergman, assez éloigné de Claudel. Il avait publié Albert Hoffman en français et connaissait le LSD sur le bout des doigts. Il appartenait aux années 70, mais savait comment les arranger pour qu’on les comprenne à notre époque. C’est ainsi qu’il brassait quantité de références diverses et variées et contradictoires qui s’assemblaient comme par magie. Son éclectisme ne connaissait pas de limites. Il avait pris du LSD avec William S. Burroughs et Allen Ginsberg et m’avait fait rencontrer Gérard-Georges Lemaire et Bruno Roy ! Et donc il passait si facilement d’un sujet à l’autre que s’en était désopilant. Il fallait suivre son fourmillement, son cheminement. Et il n’y avait rien de superficiel dans cette facilité à épouser de nouveau thèmes, il y avait une curiosité insatiable, un appétit de vie… Il aimait suivre des traces, aimer ce que vous aimiez pour ressentir ou tout au moins essayer de ressentir ce que vous ressentiez et qui vous procurait tant de joie. Tant de choses chez lui étaient de l’ordre du voyage. Il aurait voulu faire tous les voyages possible au monde, toutes les traversées, tous les périples… Vous suivre jusqu’au bout du monde si vous vouliez bien aussi le suivre. Et c’était si facile de se suivre… Un Nouvel An nous avons passé presque toute la nuit à parler, lui à Montpellier moi à Paris, et à cogner nos coupes de champagne à distance. J’avais pris la liberté de lui envoyer des textes de Jean-Paul II sans lui dire de qui ils étaient. Il les lisait, mais je ne pouvais pas lui demander l’impossible et surtout pas de devenir papiste. Je le taquinais cependant en lui montrant qu’il avait plus d’arguments après qu’il eut connu l’auteur des lignes. Il trouvait encore certaines choses à opposer et c’était aussi l’une de ses premières qualités, il n’était pas rassasié, il était stimulant. Une fois que nous parlions de religion autour d’un vin mousseux avec Jünger et Liselotte — je revenais d’une journée délicieuse passée avec Banine et je voulais parler avec Jünger d’une déclaration qu’il avait faite concernant le bouddhisme dont il disait aimer l’aspect philosophique, toujours cette singularité qui le revigorait lorsqu’il la rencontrait —, François fut saisi par la volubilité soudaine de Jünger à parler de religions. François tint comme tout bon protestant à préciser que lui en tant que protestant ne pouvait pas penser ainsi. Je lui fis remarque que la négation n’était pas de mise dans sa phrase à moins qu’elle ne tienne à l’ADN du protestantisme. Il fit grise mine pendant deux minutes. Il n’en voulait à personne. La discussion était animée et joyeuse, sans aucune prétention… Mais je me souviens du dynamisme de Jünger à évoquer le catholicisme, on sentait chez lui un respect profond face au mystère et si, de prime abord, je voulais avoir son avis intime sur la religion et sur le bouddhisme qu’il se disait prêt à épouser plutôt que l’islam de Banine qui lui paraissait très éloigné de ses préoccupations et l’interroger sur le catholicisme, je me rendis compte que le catholicisme n’était pas du tout de cette partie, le catholicisme était à part. Comme souvent avec Jünger, j’ai autant appris de lui en discutant à bâton rompu que lors d’entretiens professionnels en tête à tête. Je rappelais cet épisode à François lorsque nous apprîmes la conversion de Jünger au catholicisme au crépuscule de sa vie.

L’oeuvre de la vie de François Lagarde, « Orages d’acier » filmé !

Après que Ernst Jünger soit décédé, nous nous sommes moins vus. Nous avions tous les deux changé de vie. Mais la magie s’exerçait toujours quand nous nous croisions. J’avais passé un week-end chez lui alors que j’étais en mission dans la région. Nous avions encore tant parlé comme nous le faisions depuis plus d’une décennie de son projet de film sur Jünger, « Le Rouge et le Gris », il m’avait encore montré des centaines de photos comme il le faisait depuis une décennie, des photos de la Somme, il vivait la Première Guerre mondiale, il vivait « Orages d’acier », je pense qu’il voulait découvrir le secret de cette sur-vie écrite et décrite par Jünger dans ses écrits de guerre en général et dans Orages d’acier en particulier. Il y sentait un secret qu’il voulait percer. Il rêvait qu’il apparaisse sur une des milliers de photos qu’il avait prises. Il rêvait d’une épiphanie. Et d’une apocalypse. Avec ce film, « Le Rouge et le Gris », François avait trouvé l’œuvre de sa vie qui l’occupa plus de vingt ans. Et le titre résumait sa vie : le gris qui le pourchassait depuis Le Havre et son enfance, qu’il crut exorciser en créant les magnifiques éditions Gris Banal, et qui revenait dans un lancinant tempo le dévorer dans le quotidien de la Grande Guerre. Son quotidien. C’était le gris de la technique aussi, obsession d’une vie et si bien incarnée dans la guerre de tranchées où la technique prit le pas sur l’homme et l’obligea à ramper sans horizon, et le rouge, ce rouge flamboyant, ce rouge de la vie, des saisons, des champignons hallucinogènes, ce rouge du sang qui jaillit en un dernier cri, en un éternel cri. C’est ainsi que pendant ce dernier week-end, nous avions aussi beaucoup parlé de la maladie qu’il me savait bien connaître, et qu’il affrontait avec courage et détermination, mais anxiété aussi depuis déjà quelque temps. Il redevenait bergmanien face à la solitude de la maladie. Il ne perdait pas son enthousiasme même si l’alimenter lui demandait plus d’efforts, et il me disait avoir presque achevé l’œuvre de sa vie. Et il était sur le point de l’achever. Sa vie était son œuvre. La passion et l’enthousiasme l’emplissaient régulièrement et cela ne semblait jamais cesser. Il aimait plus les signes que le sens et c’est peut-être ce qui provoquait un sentiment mêlé chez lui d’amertume et de poésie. Mais le sens le fascinait tout de même, il avait filmé intégralement des cérémonies de la Légion étrangère où je l’avais invité, il avait filmé une messe très traditionnelle qui me tenait à coeur et à laquelle il avait assisté assidu, et ses commentaires ne tarissaient pas, il sentait dans la tradition une force exemplaire, quelque chose d’impeccable qui ne disparaitrait jamais, il était fasciné et volubile à en parler… Je ne serais pas complet si je ne disais pas à quel point il aimait le pardon, sans en faire un sacrement, il raffolait des gens qui savaient se pardonner. Il m’avait poussé à lire le livre de Desmond Tutu, « Il n’y a pas d’avenir sans pardon ». Même si quelquefois de nouvelles aventures l’entraînaient loin et l’empêchait de voir encore ce qui continuait d’exister, François rêvait de pardon. D’un pardon universel. Il aurait été inutile de lui rappeler qu’universel se dit catholique en grec. Il est mort un vendredi 13, dans un dernier pied de nez.

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