Hannah Arendt sur le fonctionnalisme des sciences sociales

Je ne crois pas que l’athéisme soit un substitut ou puisse remplir la même fonction qu’une religion, pas plus que je ne crois que la violence puisse devenir un substitut de l’autorité. Mais si nous suivons les exhortations des conservateurs qui, en ce moment, ont une assez bonne chance d’être entendu, je suis tout à fait convaincu que nous n’aurons pas de difficulté à produire de tels substituts, que nous utiliserons la violence et prétendrons avoir restauré l’autorité ou que notre redécouverte de l’utilité fonctionnelle de la religion produira un ersatz de religion — comme si notre civilisation n’était pas suffisamment encombrée de toutes sortes de pseudos choses et de choses dépourvues de sens.

Spectacle “Mais toujours reviennent des temps…” – 2ème Régiment Etranger d’Infanterie (1991)

Spectacle « Mais toujours reviennent des temps… » — 2ème Régiment étranger d’infanterie (1991) de Emmanuel Di Rossetti sur Vimeo.

Le 31 août 1991, le 2ème Régiment étranger d’Infanterie fêtait au cours d’une cinéscénie exceptionnelle son 150ème anniversaire, la bataille d’El Moungar et son retour de l’opération Daguet, la première Guerre du Golfe. 30 000 spectateurs nîmois assisteront à cet événement qui commença dans la journée avec les légionnaires habillés en costumes authentiques placés dans les conditions et les décors de différentes époques, et qui se poursuivra tard dans la nuit avec le spectacle proprement dit joué par François Gamard, Jérôme le Paulmier et Richard Bohringer1 en façade du stade des Costières (180 mètres de scène !).

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Pie X à la béatification de Jeanne d’Arc

Le 13 décembre 1908, à la béatification de Jeanne d’Arc, Pie X prononçait ces paroles qui restent dans les mémoires :

« vous direz aux Français qu’ils fassent leur trésor des testaments de Saint-Rémy, de Charlemagne et de Saint-Louis qui se résument dans ces mots si souvent répétés par l’héroïne d’Orléans : vive le Christ qui est roi de France ! À ce titre seulement la France est grande parmi les nations. À cette clause, Dieu la protégera et la fera libre et glorieuse. À cette condition, on pourra lui appliquer ce qui dans les Livres saints est dit d’Israël que personne ne s’est rencontré qui insultât ce peuple sinon quand il s’est éloigné de Dieu. »

Antigone, insoumise et intime (4/7. La liberté)

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Antigone n’a pas pris vie au crépuscule. Antigone nait avec l’aube. C’est au point du jour, qu’Antigone devient anti ce qui signifie face à et non pas contre. Au reflux de l’armée d’Argos, Antigone sort de l’ombre où elle aurait pu résider toute sa vie, non pas pour résoudre l’énigme de la sphinge comme son père, non pas pour résoudre l’énigme des étapes de la vie, mais pour remplir l’espace entre chacune d’elles. Œdipe s’y est arraché la peau, les ongles, les phalanges. Le crépuscule décrit un état incertain aussi bien matin que soir. Antigone point avec le jour, avec l’aube, quand la liberté prend vie, et donc corps.

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Bismarck contre la France et le catholicisme

Bismarck écrivait au Comte d’Arnim, le 11 novembre 1871 :

Nous devons désirer le maintien de la république en France pour une dernière raison qui est majeure. La France monarchique était et sera toujours catholique. Sa politique lui donnait une grande influence en Europe, en Orient et jusque dans l’Extrême-Orient. Un moyen de contrecarrer son influence au profit de la nôtre, c’est d’abaisser le catholicisme et la papauté qui en est la tête. Si nous pouvons atteindre ce but, la France est à jamais annihilée. La monarchie nous entraverait dans cette tentative. La république radicale nous aidera. J’entreprends contre l’église catholique une guerre qui sera longue et peut-être terrible. On m’accusera de persécution. Mais il le faut pour abaisser la France et établir notre suprématie religieuse et diplomatique comme notre suprématie militaire.

Transformer l’idée en sentiment

Max Jacob à un étudiant :

La méditation ne consiste pas à avoir des idées, au contraire ! elle consiste à en avoir une, à la transformer en sentiment, en conviction. Une méditation est bonne quand elle aboutit à un OUI, prononcé par le corps tout entier, à un cri du cœur : joie ou douleur ! par une larme ou un éclat de rire. Essayez seulement de méditer sur ceci : Dieu s’est fait homme. Répétez cela en vous-même jusqu’à arriver à la conviction. Peu importent les images qui se présentent, image du Christ ou enfant ou jeune homme ou crucifié. Peu importe. Répétez à genoux : Dieu s’est fait-homme ! Pendant combien de temps ? Cela dépend de vos facultés. Il y a de bonnes méditations de dix minutes et de mauvaises qui durent une heure. En somme, recueillez-vous deux fois par jour au moins.

Je ne vous parle pas d’oraison, de contemplation, d’abord parce que je n’y entends pas grand-chose, ensuite parce que je ne veux pas faire de vous un mystique, mais seulement un homme.

L’appel du destin, l’oubli de la vocation

Pour nier l’origine, il est possible d’affirmer que l’existence des faits passés ne peut être prouvée, ou mieux qu’il s’agisse d’un accident, un accident amplifié par les ragots. C’est ici que l’atténuation se révèle souvent un subterfuge efficace, car il n’oblige pas à nier et s’appuie sur une part d’honnêteté, mais si l’escobarderie permet de s’extraire en apparence d’une lignée, permet de cacher au monde les fantômes de son origine sous le voile de l’ignorance, elle ne feinte que l’extérieur, les gens alentours, elle n’offre pas d’échappatoires lors d’une rencontre avec soi-même. Elle représente souvent la pierre angulaire d’une peur de l’intimité. Parce que l’intimité dévoile. Parce que la peur non assumée cloisonne en soi une peur de soi tout en la niant. Combien de nos contemporains vivent ainsi harnachés de leur peur du dévoilement ? Cette manière de feinte décline un arc-en-ciel de lâcheté ; une lâcheté qui bat la mesure du silence, qui crée l’équilibre et le fonde sur un oubli de soi, donc sur une perte de soi, puis une négation du soi. La peur qui ne meurt pas et ne ressuscite pas dans la bravoure annonce la mort de la liberté. Le règne des robots. Ismène se cache l’outrage de Créon. Ismène a déjà perdu sa liberté. Elle l’a perdue volontairement. Elle l’a troquée contre un peu de confort. Elle a peur de se voir. Ismène mène son petit bout de chemin comme l’adage populaire le dit, ce qui signifie qu’elle se confond avec son destin, plus encore elle s’emmitoufle en son destin, elle ne fait qu’un avec lui, elle ne peut presque plus distinguer son destin de sa vie or le destin est une peur non assumée, le destin convie à vivre une vie parallèle à la vie que l’on aurait pu vivre, la vie pour laquelle on était fait, le destin nous éloigne avec inexorabilité de notre vocation, au début nous voyons encore cette vocation, mais peu à peu elle se dissipe et se confond avec un songe. Quelquefois cependant, un événement peut raviver cette conscience de ce que nous sommes tout au fond de nous, c’est le moment où l’événement devient histoire.

Du sens au non-sens

Le monde contemporain s’émoustille en utilisant la formule : faire sens, parfaite traduction de l’expression anglo-saxonne, make sense. Il est si réconfortant de se répéter cette expression sans que cela ait en vérité de… sens, on ramasse ainsi de petites choses qui font sens, mais que sont ces mini-sens trouvés sur le sol presque par hasard ? Que sont ces sens, peau de chagrin, qui s’invitent sans qu’on n’y soit pour rien ou presque sinon les résidus d’un sens passé, d’un sens commun, d’un bon sens sculpté par les siècles ? À travers la destruction méthodique de la famille, la transmission entre les générations fait défaut, le sens de nos actes se perd, il faut donc inventer du sens, il faut fabriquer du sens, il faut se donner l’illusion de vivre encore, de n’avoir pas abdiqué. La supercherie s’adosse à l’ignorance, et sur ce point aussi, la filouterie ne date pas d’un jour. Le sens donné par la mort au sein de la famille, ce sens presque totalement oublié de nos jours, est rappelé par Antigone dans la pièce de Sophocle où elle se dresse comme une gardienne des valeurs qui libèrent, car elles protègent l’homme de l’animal. Antigone réaffirme ce que l’homme peut et ne peut pas ; elle s’empare d’une force destinée à nous protéger de notre volonté de puissance et à nous apprendre le temps des responsabilités ; un temps de nos jours confié à des spécialistes remplaçant de la famille, des personnes qui la composent, et des liens ténus tissés entre elles par le temps qui fuit.

Comme des robots face à la mort

Inutile de s’effrayer de ces robots venus d’Asie qui semblent prêts à con­quérir notre place, car le robot est en nous et il nous guette ; il guette ce point de non-retour où l’homme débar­rassé de toute human­ité exhib­era son cadavre croy­ant avoir vaincu son pire ennemi. La perte du savoir-faire vis-à-vis de la mort a marché de con­serve avec la perte du rite : presque plus rien n’accompagne le mort au séjour des morts, presque plus rien ne libère le vivant du mort et le mort du vivant. Les fos­soyeurs d’humanité n’accordent d’importance au rite que pour le bro­carder ou lui nuire sans saisir la libéra­tion qu’il pro­cure par le sens qu’il révèle.